OUAGADOUGOU, 8 avr (IPS) – Le pas alerte et le regard rivé sur les fiches de ses patients, Dr Célestin Sawadogo, la quarantaine, se dirige vers le hall des services des urgences de l'Hôpital national Yalgado Ouédraogo, à Ouagadougou, où faute de lits, certains des malades ont étalé leurs nattes par terre.
Dans cet hôpital, le plus grand du Burkina Faso, et dans lequel exerce Dr Sawadogo depuis une dizaine d'années, il n'est pas rare de voir cette scène, tout comme dans certains districts sanitaires de ce pays d'Afrique de l'ouest.
Cette année, la Journée mondiale de la santé commémorée vendredi (7 avril), qui a pour thème "Travailler ensemble pour la santé", interpelle à plus d'un titre sur la situation du personnel de santé au Burkina Faso et en Afrique en général, sur leurs conditions et moyens de travail ainsi que les mesures incitatives prises pour les motiver davantage.
"Pour la simple raison que la santé est au début de tout, il faut améliorer le traitement de ces agents et les mettre dans des conditions optimales de travail", confie à IPS, Ismaël Congo, infirmier au District sanitaire du secteur 30 de Ouagadougou, la capitale burkinabé.
A l'Hôpital Yalgado, on dénombre une moyenne de 35 cas d'urgence par jour.
Ce nombre peut aller jusqu'à 80 pendant les fêtes. Pourtant, l'équipe de garde est réduite à un seul chirurgien, deux anesthésistes, un aide opérateur, six infirmiers et deux brancardiers.
Selon le ministère de la Santé, il y a actuellement un médecin pour 100.000 habitants au Burkina Faso, comparé aux 549 pour 100.000 aux Etats-Unis.
Ces dernières années, le personnel de santé, réuni au sein du Syndicat national des travailleurs de la santé humaine et animale, est constamment allé en grève au mois une fois dans l'année. De manière générale, leurs revendications tournent autour du paiement de plusieurs indemnités cumulées, depuis 2001, pour certains, et de l'amélioration des conditions de travail.
Cyril Traoré, médecin et syndicaliste, explique à IPS : "Après huit à douze ans d'études et de formation, le médecin est sur la même grille salariale et a le sentiment que l'équité n'est pas respectée".
Le médecin burkinabé, à sa sortie de formation, est classé dans la catégorie 'A', la plus élevée de la grille salariale de la fonction publique du pays. Il débute avec un salaire brut d'environ 250 dollars, auquel s'ajouteront quelques indemnités.
Dans le privé, un médecin gagne quatre fois plus, notamment dans certaines organisations non gouvernementales (ONG) nanties, et environ 500 dollars dans des associations soutenues par des donateurs, et 600 dollars dans des cliniques huppées.
Médecin à la retraite depuis 2001, Georges Kéré, qui s'est reconverti dans la consultation pour des ONG et associations, constate que "Les modes de rémunération des professionnels de santé sont d'une importance capitale car ils influencent certainement les comportements de chacun des acteurs. Ils doivent être constamment revus pour motiver le personnel".
La possibilité est offerte aux agents de servir dans des structures privées, où ils empochent 50 pour cent du tarif de la consultation (de 20 dollars en moyenne dans les cliniques et moins de 10 dollars dans les centres de soins).
"Les médecins et infirmiers burkinabé sont sur tous les fronts d'épidémies où ils sont exposés aux risques. Il faut des mesures plus incitatives pour les retenir au pays, sinon, ils s'en iront à la moindre bonne proposition", indique Dr Sawadogo à IPS.
Pour Gérard Sawadogo, un cadre au ministère de la Fonction publique, explique à IPS que "Les agents de santé bénéficient quand même de certains avantages tels que la possibilité de faire des consultations dans le privé.
Tous les fonctionnaires n'ont pas cette possibilité". Il reconnaît néanmoins : "On sait que le personnel de santé se bat par vocation, sinon il pourrait avoir mieux ailleurs".
"Quelques médecins partent pour les institutions internationales et les ONG, mais fuient rarement pour l'Europe", selon Dr Siaka Maré qui travaille à 'Espoir+', une association de lutte contre le SIDA, à Ouagadougou.
Des médecins burkinabé sont spécialement dans des représentations de l'Organisation mondiale de la santé et le Fonds des Nations Unies pour l'enfance. Toutefois, quelques-uns travaillent en Europe où ils sont restés après leur formation et/ou spécialisation. Le ministère ne connaît pas leur nombre exact, mais il les estime à une trentaine. Il y a également d'autres en Côte d'Ivoire, un pays voisin. Au Burkina Faso, des efforts ont été entrepris pour motiver le personnel de santé et éviter ainsi leur départ vers d'autres cieux, affirment les autorités du ministère de la Santé. Ce personnel à droit à plusieurs types d'indemnités mensuelles comme la plupart des 65.000 agents de la fonction publique du pays. L'indemnité de fonction est de neuf dollars environ pour tout responsable d'une structure sanitaire. L'indemnité de logement est de 55 dollars pour les médecins du service public et d'environ 38 dollars pour les autres catégories. Elle passe à 100 dollars environ pour les chercheurs, selon le ministère de la Fonction publique.
En zone urbaine, l'indemnité de sujétion pour un médecin est de 32 dollars, mais passe à 37 dollars en zone semi-urbaine et à 42 dollars en zone rurale, selon la même source.
"L'objectif est de motiver les agents qui travaillent en milieu rural", explique Gérard Sawadogo.
Une indemnité spéciale de sujétion est payée aux médecins enseignant dans les écoles de médecine, qui varie entre 190 et 275 dollars. Cette indemnité est servie aux médecins qui enseignent à l'université et qui sont en même temps des chercheurs. C'est en quelque sorte une prime à la recherche, indique le ministère.
Par ailleurs, à la différence d'autres corps de la fonction publique, le personnel de santé bénéficie d'une indemnité de risque, qui est de 13 dollars environ.
Selon le ministère de la Santé, la loi hospitalière autorise également les centres hospitaliers publics à conclure, avec des établissements privés, des accords en vue de les associer au fonctionnement du service public hospitalier. Ce qui procure des avantages monétaires et dans le domaine de la formation du personnel.
En dépit de tous ces efforts et avantages, beaucoup de médecins ne sont pas satisfaits de leurs conditions de travail, et l'envie de répondre à l'appel de l'extérieur est tentant pour certains.
Jean-Baptiste Somé, médecin à Ouagadougou depuis 1999, explique à IPS : "Malgré les efforts du gouvernement, le traitement reste en deçà des attentes, surtout que le médecin est souvent sollicité en dehors de ses horaires de service".
"Depuis 1998, on a eu droit à deux augmentations de salaire allant de quatre à huit pour cent. Pendant ce temps, les prix des produits de première nécessité flambent", a-t-il ajouté.
Pour sa part, un jeune médecin, qui vient d'achever ses études à l'Université de Ouagadougou, s'apprête à rejoindre son grand-frère, à Bruxelles, estimant que les hommes doivent aller la recherche de leur bonheur partout où ils peuvent le faire.
"Je pense que je peux mieux gagner en allant en Europe. J'ai en projet de me spécialiser et d'ouvrir plus tard ma clinique. Je ne pourrais pas le faire en restant ici. Alors, vous comprenez pourquoi je veux partir", déclare-t-il à IPS, sous anonymat.
Selon les services du Premier ministre, le gouvernement s'est engagé pour la construction et l'équipement de 67 maternités et 16 dispensaires, 200 nouveaux centres de soins primaires, 12 centres médicaux avec antenne chirurgicale, et cinq nouveaux centres hospitaliers régionaux, pendant la période 2006-2010. Près de 400 agents de santé seront recrutés annuellement pour servir dans ces différents centres.

