COMMUNICATION: Le SMSI prend fin sur une note mitigée

TUNIS, 19 nov (IPS) – Le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) a pris fin vendredi nuit avec des déclarations de succès de la part des Nations Unies, des gouvernements et du secteur privé, mais la société civile a refusé d'adopter sans réserve ses conclusions.

"Le succès ou l'échec est trop fort pour caractériser le sommet", a déclaré à IPS-TerraViva, Anriette Esterhuysen, directrice exécutive du groupe de la société civile Association pour les communications progressistes. "Disons que le sommet a été très utile. Il reste toutefois à en voir l'impact".

La société civile a fait une percée, a-t-elle dit, en obtenant une reconnaissance en tant que "partie prenante" dans une nouvelle organisation sur l'Internet (le Forum sur la gouvernance de l'Internet) aux côtés des gouvernements, du secteur privé et des organisations internationales, mais, en face de l'opposition rigide des Etats-Unis, a échoué dans ses efforts pour ravir la gestion de l'Internet à une agence basée aux Etats-Unis.

Un Engagement de Tunis à la clôture du sommet avait amené les participants à promettre "de construire une Société de l'information centrée sur les populations, inclusive et axée sur le développement" pour que "des gens partout puissent créer l'accès, utiliser et partager l'information et la connaissance". L'Engagement a également souligné que "la liberté d'expression et la libre circulation de l'information, des idées et de la connaissance, sont essentielles pour la Société de l'information et le développement".

"Les résultats sont très positifs et équilibrés", a dit à IPS-TerraViva, Sarbuland Khan de l'ONU, coordonnateur du Groupe de travail sur la technologie de l'information et de la communication (TIC). "On comprend maintenant clairement que de telles questions ne puissent pas être réglées seules et seulement à travers des alliances".

Des groupes de la société civile, dans un communiqué conjoint, n'étaient pas trop enthousiasmés par les résultats. Ils ont dit que le Forum proposé, bien que les incluant, manque de détail et a une durée de vie de cinq ans seulement, sous réserve d'extension. Il est plus connu pour ce qu'il ne peut pas faire plutôt que ce qu'il peut : il n'a aucun rôle de contrôle ou de gestion.

L'absence d'un quelconque mécanisme nouveau de financement est également critiquée par la société civile. Il y a un Fonds pour le développement de l'Internet, mais la participation y est volontaire et il y a une incertitude au sujet des donateurs, en dehors de la France.

Une autre exigence de la société civile est la création d'une commission indépendante "pour passer en revue les règles nationales et internationales sur les TIC et les pratiques en conformité avec les critères des droits de l'Homme".

Si la société civile n'avait pas réussi à se frayer un chemin au sommet, le secteur privé semble l'avoir fait. De grandes entreprises ont joué un rôle en faisant obstacle à des initiatives visant à mettre la gestion de l'Internet sous le contrôle d'un groupe multilatéral. Leurs expositions et contacts, dominés par des produits et gadgets, ont leur ont permis d'emporter des affaires complémentaires en temps utile.

Alors que le sommet prenait fin, le sentiment dominant est que le secteur privé, exclu des sommets et autres grandes rencontres intergouvernementales jusqu'à il y a quelques années, est en marche vers une influence accrue dans les affaires mondiales au-delà de simples affaires. Il a une représentation forte et coordonnée à travers la Chambre internationale de commerce et d'autres organisations bien financées, tandis que les organisations de la société civile manquaient de structure unifiée.

Au même moment, le secteur privé affiche également une attitude "plus bienveillante" puisque les multinationales, autrefois objet de suspicion de la part de la communauté de développement, courent maintenant après un grand nombre de partenariats avec des gouvernements, les Nations Unies et des ONG dans le monde en développement.

"Il y a une forte soif d'implication dans le développement", déclare Khan de l'ONU, qui a passé du temps avec les cadres de Siemens, Microsoft et autres au cours du sommet de trois jours.

"Finalement, il y a une prise de conscience totale et acceptée selon laquelle le secteur privé devrait prendre part au développement", affirme Gora Datta, président de la société américaine de logiciels Cal2Cal. Il ajoute qu'il est également bon pour les affaires de pouvoir atteindre le gros de la population mondiale dans les marchés émergeants.

Les participants au sommet ont été éclipsés par les gadgets exposés. En fait, il y avait ce qui pouvait être appelé une Machine du Sommet, un simple ordinateur portable de 100 dollars pour les élèves. Cela fonctionne à l'aide d'une manivelle tournante et consomme très peu d'énergie, et a été conçu par le professeur Nicholas Negroponte du Laboratoire des médias de l'Institut de Technologie de Massachusetts.

A l'inauguration de la soi-disant 'Machine verte', Negroponte a dit que des millions pourraient être vendus dans le monde en développement en un an.

Negroponte a déclaré au sommet qu'il espérait que de petites quantités, en plusieurs milliers, seraient produites cette année et plus de 100 millions d'ici à la fin de 2006 ou 2007. Le Brésil, la Thaïlande, l'Egypte et le Nigeria sont candidats pour recevoir la première vague d'ordinateurs portables à partir de février ou mars, et chacun achètera au moins un million d'unités.

La sécurité était renforcée au sommet avec de nombreux points de contrôle autour du site de conférence au large de la capitale. Bien qu'il n'y ait pas de grandes manifestations publiques, les protestations étaient dirigées contre le gouvernement par des membres de la société civile, les médias et même le gouvernement des Etats-Unis à propos de la liberté d'expression et des questions de droits de l'Homme à Tunis.

Alors que le sommet prenait fin, Steve Buckley de 'Internal Freedom of Expression Exchange' (IFEX), une coalition de 14 ONG, a lancé un appel à l'endroit du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan pour une enquête formelle sur le traitement des journalistes par les autorités tunisiennes, y compris l'agression à coups de couteau d'un journaliste français, le refus de l'entrée à Tunis pour d'autres et le harcèlement à l'intérieur de la ville.

Sept personnes en grève de la faim et exigeant la libération de prisonniers d'opinion ont reçu la visite des représentants d'un comité d'organisation de la société civile, de l'Union européenne, des membres du Parlement européen et de l'avocate iranienne et lauréate du Prix Nobel de la Paix 2003, Shirin Ebadi. La délégation américaine, dans une note de presse, a exprimé sa "déception" sur le manque de liberté d'expression et d'association à Tunis. Le sommet a drainé, selon des statistiques officielles, plus de 18.000 personnes, des membres de la société civile étant le plus grand groupe avec 5.864 personnes, suivi du gouvernement avec 5.782. Le secteur privé était également fort de 3.981 membres présents et les médias avaient 1.218 représentants accrédités.

Sur les 44 chefs d'Etat ou de gouvernement présents au sommet, la plupart venaient d'Afrique — et seulement un seul d'une nation développée, la Suisse. Le président suisse Samuel Schmid n'a pas mâché ses mots avec sa critique ouverte du gouvernement tunisien à propos des questions de droits de l'Homme et son discours a été censuré par la télévision tunisienne.