COTONOU, 8 nov (IPS) – Le président Laurent Gbagbo accuse la France de vouloir "déstabiliser la Côte d'Ivoire" et le "renverser", dans une déclaration à la télévision nationale, dimanche soir, au lendemain de la destruction des aéronefs militaires de son armée par des soldats français.
Un cantonnement des militaires français de l'Opération "Licorne", présents dans ce pays d'Afrique de l'ouest, a été bombardé par deux avions militaires 'Sukhoï 25' des Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI), à Bouaké, dans le nord du pays, le samedi 6 novembre. Cette attaque aérienne a tué neuf soldats français et un civil américain. Ces militaires français sont chargés, avec les autres casques bleus des Nations Unies, de surveiller la zone de confiance et de démarcation entre les soldats des FANCI et les éléments des Forces nouvelles (ex-rébellion), et de faire respecter le cessez-le-feu par les belligérants sur le terrain..
La Côte d'Ivoire est pratiquement divisée en deux parties depuis l'insurrection armée du 19 septembre 2002, le sud étant contrôlé par les forces gouvernementales et le nord et l'ouest par les ex-rebelles.
Au total, l'ONU a déployé quelque 6.500 casques bleus dans le pays pour le respect du cessez-le-feu et de la zone de confiance jusqu'à ce que les accords de Linas Marcoussis (France, janvier 2003) et d'Accra III (Ghana, juillet 2004) puissent être appliqués sur le terrain et relancer le processus de réconciliation des Ivoiriens. Un processus bloqué à nouveau depuis la sanglante répression d'une marche des partis de l'opposition, le 25 mars 2004 à Abidjan, qui avait fait au moins 120 morts, selon le rapport d'une commission d'enquête des Nations Unies. Globalement, les accords de Marcoussis et d'Accra prévoient l'adoption d'une série de lois par le parlement ivoirien, avant fin-septembre 2004, et le début du désarmement des combattants début-octobre. Mais sur la vingtaine de projets de lois, à peine deux ont été votés. L'opposition a accusé les députés Front populaire ivoirien (FPI), le parti au pouvoir du président Gbagbo, d'avoir fait de l'obstruction et du blocage pour les textes les plus importants, notamment la loi sur la nationalité et la loi sur l'éligibilité à la présidence de la République. L'élection présidentielle est prévue en octobre 2005. On en était à ce nouveau blocage lorsque des bombardements aériens ont commencé la semaine dernière sur Bouaké et Korhogo, dans le nord, avant de toucher, samedi, la base des militaires français, à Bouaké. "L'armée reconnaît avoir bombardé le cantonnement des militaires français, mais par inadvertance", a déclaré le colonel Jules Yao Tao, porte-parole des FANCI, dimanche soir à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Mais, Michel Barnier, ministre français des Affaires étrangères, a rejeté cette déclaration, affirmant que l'attaque aérienne avait été menée "délibérément" puisque, selon lui, le président Jacques Chirac avait appelé son homologue ivoirien Gbagbo, quelques jours auparavant, pour le mettre en garde contre les bombardements aériens en violation du cessez-le-feu et de la zone de confiance. C'est Chirac qui a ordonné personnellement la destruction des deux avions auteurs du bombardement, de même que tous les autres aéronefs de l'armée ivoirienne. Ainsi, en plus des deux avions 'Sukhoï 25', six hélicoptères des FANCI ont été également détruits, dans le même après-midi de samedi, et l'armée ivoirienne n'en dispose plus. La situation s'est donc brusquement détériorée en Côte d'Ivoire, d'une part entre les forces gouvernementales et les ex-rebelles, et d'autre part, entre les autorités ivoiriennes et la France. Et, en réaction à la destruction des avions militaires ivoiriens, les "Jeunes patriotes", supporteurs de Gbagbo, ont saccagé et pillé des intérêts français à Abidjan, en molestant des Français dans leurs domiciles, au cours du week-end. Ces Français agressés ont été secourus par des casques bleus et regroupés en lieu sûr.
Face à cette dégradation, l'Union africaine (UA) a tenu une réunion le week-end à Abuja, au Nigeria, en présence du chef de l'Etat nigérian, Olusegun Obasanjo, président en exercice de l'union, et de Alpha Oumar Konaré, président de la Commission de l'UA. L'Union africaine a décidé d'envoyer d'urgence comme médiateur à Abidjan, dès mardi, le président sud-africain Thabo Mbeki qui a déclaré avoir déjà commencé ses consultations avec les protagonistes ivoiriens depuis dimanche. Mbeki fait partie des dirigeants africains qui croient fermement que seule une solution politique peut mettre fin à la crise ivoirienne. En attendant le résultat de cette mission de l'UA, des observateurs, en Afrique de l'ouest et ailleurs, estiment que Gbagbo s'est largement trompé en laissant bombarder, par les avions de son armée, le cantonnement des militaires français à Bouaké. Avec cet acte, il a franchi une limite que ne pouvait plus tolérer le président Chirac.
Pourtant, lorsque le premier bombardement aérien avait eu lieu sur Bouaké, le jeudi 4 novembre, des observateurs, tout en le trouvant grave et dangereux, avaient cru que c'était un simple coup de semonce pour effrayer les ex-rebelles et les amener au désarmement. Mais, les blocages répétés du processus de réconciliation, par le camp de Gbagbo, laissent croire qu'il avait un plan secret d'attaques aériennes puisque dès le lendemain du premier bombardement, le chef d'état-major des FANCI, le général Mathias Doué, avait parlé de "début de la réunification de la Côte d'Ivoire". Selon nombre d'analystes, Gbagbo aurait l'intention, depuis longtemps, de tester les nouvelles armes qu'il avait acquises – dont certains des aéronefs – pendant l'accalmie de 2003, au lendemain des accords de Marcoussis, pour quelque 577 millions de dollars grâce au bon cours du cacao sur le marché international, l'année dernière. Mais les pressions internationales l'en auraient dissuadé momentanément. Cependant, Gbagbo, qui n'écoute pas ses pairs africains ou étrangers, n'aurait pas renoncé au test de ses nouvelles armes, avec l'espoir que son armée ferait des ex-rebelles une simple bouchée.
Mais le président ivoirien s'est terriblement trompé, en bombardant notamment cette base des militaires français à Bouaké, selon des observateurs. A présent que les deux avions et les six hélicoptères de son armée ont été détruits, que fera Gbagbo? Car le Conseil de sécurité de l'ONU, qui a soutenu l'action française, prépare une résolution qui menace de décider d'un embargo sur les armes en Côte Ivoire, en plus des sanctions individuelles gelant des comptes bancaires et interdisant des voyages pour des leaders reconnus comme responsables des blocages de l'application des accords de Marcoussis. Selon d'autres analystes ouest-africains, les tentatives répétées du président ivoirien de ne pas honorer les engagements pris devant ses pairs africains, laissent, depuis quelque temps, la forte impression à beaucoup à gens que Gbagbo aurait peur de la prochaine élection et préfèrerait jouer les prolongations au pouvoir, après octobre 2005. Ce qui provoquerait également une situation très dangereuse pour le pays et la sous-région..

