YAOUNDE, 25 oct (IPS) – Présidant aux destinées du Cameroun depuis le 6 novembre 1982, Paul Biya, 71 ans, a remporté le scrutin présidentiel organisé, le 11 octobre, dans ce pays d'Afrique centrale, avec 70,9 pour cent des suffrages, contre 17,4 pour cent à son principal challenger, Ni John Fru Ndi, selon la Cour suprême.
Adamou Ndam Njoya, candidat de l'Union démocratique du Cameroun (UDC) et de la Coalition des partis de l'opposition, le second challenger de Biya, n'a recueilli que 4,47 pour cent des suffrages, selon les résultats officiels. Ces résultats ont été proclamés lundi à 13 heures locales (12h GMT) par la Cour Suprême qui siégeait en lieu et place du Conseil constitutionnel, à Yaoundé, la capitale camerounaise. La Cour suprême, qui avait rejeté, le 22 octobre, les 12 recours en annulation déposés par les partis de l'opposition pour "fraudes massives", a, par la voix de son président, Alexis Mouelle Dipanda, déclaré le président Biya, élu pour un second mandat de sept ans, par 3,8 millions d'électeurs, sur les 4,6 millions d'inscrits. Le Cameroun compte environ 16,1 millions d'habitants, selon le Bureau central de recensement et des études de la population (BCREP).
Vainqueur sans surprise de ce scrutin controversé, Biya, avec déjà 22 ans de pouvoir suprême, a été plébiscité dans neuf provinces des 10 provinces du Cameroun. "Il va continuer de gérer, comme lors des deux dernières décennies, à distance et par la peur, un pays gagné par le désespoir et l'incertitude", affirme un analyste politique qui a requis l'anonymat.
Sept anciens membres du Congrès américain que la presse locale a qualifié de "touristes électoraux", recrutés par un cabinet de lobbying contacté par Peter Mafany Musonge, le Premier ministre du Cameroun, pendant une récente visite aux Etats-Unis, "se sont fait acheter", selon des journaux camerounais, "à 260 millions de francs CFA (environ 490.566 dollars) pour observer et donner leur onction à ce scrutin". Ils ont soutenu que "tout s'était bien déroulé selon les normes démocratiques".
"J'avais l'illusion que Biya pouvait partir, vu le bilan désastreux qu'il présente depuis 1982", a déclaré à IPS, Sandra Mawellé, étudiante en cycle de doctorat à la Faculté des arts, lettres et sciences humaines de l'Université de Yaoundé I.
"Depuis qu'il est au pouvoir, il n'a jamais songé à mettre en place une véritable politique de l'emploi pour les jeunes. La plupart d'entre eux, qui ont eu la chance de continuer dans le supérieur, terminent leurs études et retournent au quartier grossir les rangs des chômeurs", affirme-t-elle. Elle ajoute, pessimiste : "C'est ainsi que l'avenir de la jeunesse s'en trouvera hypothéqué pour sept ans encore". Un autre étudiant plus pessimiste, déclare sous le sceau de l'anonymat : "En somme, Biya gagne l'élection, mais c'est le Cameroun qui perd".
Crédité autrefois de pays prospère, et classé pays à revenus intermédiaires par les institutions financières internationales, le Cameroun est passé de sa relative prospérité à la paupérisation accrue de l'immense majorité de sa population. Selon le BCREP, plus de 50 pour cent des Camerounais vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour, en 2004.
La croissance économique stagne depuis trois ans à quatre pour cent, le taux d'inflation est de deux pour cent, et le pays ploie sous une énorme dette extérieure chiffrée, en 2004, à 2,64 milliards de dollars, selon des statistiques officielles.
"Conduit par un timonier absentéiste qui ne travaille que quelques heures par semaine et boude toutes les réunions internationales, notre pays va poursuivre sa descente aux enfers avec la légitimation de la mascarade du 11 octobre dernier", a confié à IPS, Célestin Bedzigui, consultant international et homme politique. "La crise de l'économie formelle s'aggravera. La prédation politique se poursuivra. Les puissants tireront le meilleur parti de la dérégulation sauvage des secteurs productifs et des circuits commerciaux, les petits essaieront d'en extraire les moyens de leur survie", a ajouté Bedzigui qui a soutenu, au cours de ce scrutin, Ndam Njoya.
Toutefois, les partisans de Biya, qui a battu sa campagne en pariant sur de "grandes ambitions pour le Cameroun", estiment que ce nouveau septennat permettra au président camerounais d'achever les grands chantiers de développement et de modernisation du pays, qui avaient été freinés par la crise économique ayant sévi entre 1987 et 1996.
"Durant les sept prochaines années, l'accent sera mis sur les infrastructures de communication, la santé, l'école, la lutte contre la pauvreté, mais aussi, comme l'a promis le président, sur la construction de nouveaux barrages hydroélectriques, notamment à Lom-Pangar et Natchigal, d'ici à 2008, pour résorber la crise énergétique", a déclaré André Siaka, président du Groupement inter-patronat du Cameroun (GICAM), joint au téléphone par IPS.
Abdoulaye Math, président de Mouvement des droits de l'Homme (MDH), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Yaoundé, n'est pas de cet avis. "Le projet de société du président Biya restera une illusion. En deux décennies, il n'a rien fait, ce n'est donc pas en sept ans qu'il fera le miracle. Il a promis la même chose en 1997, mais on sait où on est aujourd'hui", a-t-il expliqué à IPS. En outre, la violence politique se banalise depuis la semaine dernière où la presse indépendante fait état d'importants mouvements de forces de l'ordre qui ont convergé dans certaines régions du pays, et en particulier dans la province anglophone du Nord-Ouest, fief du Social Democratic Front (SDF) du candidat Fru Ndi, situé à quelque 400 kilomètres de Yaoundé.. Un leader local de ce parti d'opposition, John Nkonteh, avait été tué dans cette région, le 20 août, environ un mois et demi avant l'élection.
L'enquête officielle serait toujours en cours. Aussi la question des provinces anglophones va-t-elle se poser avec une plus grande acuité, faute de traitement institutionnel sérieux, estime Aboya Endong Manassé, politologue, enseignant à l'Université de Douala, la capitale économique du pays.
"Les frustrations des anglophones vont demeurer. Or la question anglophone est l'une de ces petites bombes à retardement que Biya n'a pu désamorcer en 22 ans. Si rien n'est fait, le phénomène prendra de l'ampleur et on n'y pourra plus rien", explique Manassé à IPS.
"Depuis le lifting démocratique 1990", ajoute-t-il, "les Camerounais anglophones ont entrepris de se mobiliser. Cette 'bataille' ne profite ni aux entrepreneurs politiques activistes, ni au 'peuple anglophone' proprement dit, mais à une élite gouvernementale sans cesse rétribuée au gré des revendications anglophones".

