DROITS-KENYA: Une tendance inquiétante dans la mutilation génitale de lafemme

NAIROBI, 10 juin (IPS) – Une société sans mutilation génitale, également appelée excision, semblait quelque peu lointaine cette semaine après qu'un groupe d'activistes en faveur des droits des femmes a accusé le personnel médical de se livrer à cette pratique.

Les activistes ont fait cette allégation dans la capitale kényane, Nairobi, lundi (7 juin), après une réunion d'anciennes exciseuses, organisée par 'Equality Now' (Egalité maintenant), un groupe de défense des droits des femmes basé à New York. La rencontre de deux jours a rassemblé d'anciennes exciseuses d'Afrique de l'est et de l'ouest, qui comptent des régions où près de 90 pour cent des filles sont excisées.

"Il y a une médicalisation de la MGF (mutilation féminine génitale) dans la région, et cela est en train de compromettre les efforts pour éradiquer la MGF", a indiqué Efua Dorkenoo, une représentante de la santé publique et activiste anti-MGF du Ghana, à une conférence de presse.

La MGF implique l'amputation d'une partie ou de tout l'organe génital de la fille. Selon Amnesty International, un organe d'observation des droits humains basé à Londres, la forme de MGF la plus grave est l'infibulation, où le clitoris et d'autres parties de l'anatomie sont amputées – et les surfaces restantes suturées pour laisser un petit trou destiné à faire passer l'urine et les menstrues.

Le procédé est le plus souvent pratiquée sur des filles âgées de quatre à huit ans, et est – dans certains cas – associé à l'initiation à l'âge adulte. Des femmes d'un certain âge, dans la communauté, peuvent faire les excisions, ainsi que des guérisseurs traditionnels, des sages-femmes et mêmes des coiffeurs. Des couvercles de boîtes et des bouts de verres brisés sont quelques-uns du matériel utilisé pour pratiquer la MGF.

Les excisions sont normalement pratiquées sans anesthésie, et peuvent entraîner une infection – ainsi qu'une douleur vive au passage de l'urine, durant les règles, les rapports sexuels et l'accouchement. On sait également que des filles qui ont subi cette opération meurent d'hémorragie et d'infection.

Les affirmations de Dorkenoo proviennent de la recherche qu'elle est en train de faire pour actualiser un livre qu'elle a écrit sur la MGF il y a 10 ans. Intitulé 'Couper la rose', l'ouvrage donnait une vue d'ensemble de l'ampleur de la MGF en Afrique et insistait sur les mesures qui pourraient être prises pour éradiquer la pratique.

L'activiste ghanéenne a indiqué aux journalistes qu'elle avait constaté que des agents de santé dans des pays comme l'Egypte, le Soudan et le Kenya étaient en train de devenir des exciseurs professionnels.

"Mon rapport anecdotique dit que dans ces pays, beaucoup de médecins, de sages-femmes et d'autres agents de santé se livrent à cette pratique sur des femmes et des filles dans leurs centres de santé", a souligné Dorkenoo à IPS plus tard, dans un entretien. La MGF est interdite au Kenya.

"La médicalisation de la MGF" a également été évoquée dans des articles de presse précédents – dont certains affirment que les excisions peuvent procurer un commerce lucratif aux médecins.

Dans ces cas, les filles issues des couches plus aisées dans la communauté, dont les parents ont les moyens de payer pour les services des toubibs, sont excisées dans un environnement hygiénique. Les activistes craignent que le risque réduit de l'infection et la respectabilité accordée par un cadre médical ne sapent les efforts pour extirper la coutume.

Toutefois, les conclusions de Dorkenoo ont été contestées par les autorités kényanes.

"C'est vrai que j'ai entendu ces allégations avant, mais nous n'avons attrapé personne en train de pratiquer cela la main dans le sac", a déclaré Josephine Kibaru, directrice des Services de santé de la reproduction au ministère de la Santé, dans un entretien avec IPS.

"La MGF est illégale et ceci s'applique même aux agents de la santé. S'ils font cela, alors ils le font en cachette, et si nous les attrapons, ils savent alors ce qui leur arrivera".

James Nyikal, directeur des services médicaux, a exprimé un point de vue similaire : "Autant que je sache, aucune MGF n'est pratiquée par le personnel médical au Kenya. Rien du genre n'a été porté à ma connaissance et j'apprécierais cela si j'avais plus d'informations là-dessus".

Selon 'Equality Now', la MGF est pratiquée dans au moins 28 pays africains..

Au nombre de ceux-ci, seulement 14 ont voté des lois interdisant la pratique. Cependant, même cela n'est parfois pas suffisant.

"Avoir les lois sur le papier est une chose, tandis que leur application est une autre. Oui, la moitié des pays pratiquant la MGF en Afrique ont des lois; mais (ils) ne l'appliquent pas. Pourtant, s'ils tiraient profit des lois, le problème serait considérablement réduit", a déclaré Taina Bien-Aime, directeur exécutif de 'Equality Now'.

Le Kenya a été cité comme un pays où on a su tirer avantage des lois : l'interdiction de la MGF était contenue dans la loi sur les enfants votée en 2001.

Selon le directeur exécutif du Centre des droits de l'Homme et de la démocratie, Ken Wafula, son organisation a pu secourir 53 filles récemment grâce à la loi.

"Nous utilisons la section 14 de la loi qui criminalise la MGF, et la section 115 qui donne le droit civil pour que quiconque tombe sur une fille menacée d'excision, aille porter plaine au tribunal. Ces deux dispositions ont permis d'obtenir des ordonnances de tribunaux interdisant à quiconque de toucher les filles", a déclaré Wafula à la conférence de presse.

Dans des cas où des lois ne sont pas votées, des amendes informelles ont quelque fois été imposées. Isnino Shuriye, une ancienne exciseuse de la Somalie qui a exercé cette pratique lucrative pendant 25 ans, a dit aux journalistes lundi comment elle a été menacée de payer 40 chameaux pour chaque fille qu'elle avait excisée.

"Des militants anti-MGF en Somalie m'ont parlé à maintes reprises du mal que je faisais aux jeunes filles et aux femmes. Au début, je ne les ai pas écoutés : mais lorsqu'ils m'ont parlé des chameaux – et effectivement je me souvenais des filles que j'avais excisées, et de certaines qui avaient saigné à mort – j'ai tenu compte de leur conseil", a-t-elle indiqué.

Shuriye s'est jointe depuis à la campagne pour l'éradication de la MGF.

Mariam Bagayako, une ancienne exciseuse du Mali, se rappelle avec tristesse comment elle avait enlevé les organes génitaux de nombreuses filles et femmes pendant 10 ans.

"J'ai déposé maintenant mon couteau et j'essaie d'accepter le tort que j'ai causé à des camarades femmes et jeunes filles", a-t-elle dit à IPS.

Le Mali doit encore introduire la législation interdisant la MGF.

Selon 'Equality Now', plus de 130 millions de filles et femmes ont subi, à travers le monde, la mutilation génitale, dont la plupart viennent d'Afrique.