PORT-LOUIS, 1 mars (IPS) – L'industrie du textile à Maurice est menacée d'écroulement à mesure que s'approche l'échéance du 1er janvier 2005 date prévue pour le démantèlement de l'accord multi-fibre qui a protégé l'île, jusqu'ici, de la concurrence directe des pays asiatiques.
Les choses ne seront plus faciles pour "le petit tigre de l'océan Indien".
L'accord multi-fibre a été signé en 1974 par 117 pays sous le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), l'ancien système régulateur du commerce mondial. Il a été reconduit à quatre reprises : 1977, 1981, 1986 et 1994.
Il ne sera plus renouvelé en 2005. Les maux dont souffre l'industrie du textile à Maurice, depuis quelques années, sont nombreux et variés : coûts de production en hausse, baisse de la productivité, compétition féroce des économies émergentes en Asie, faiblesse de la roupie – la monnaie locale – pour l'approvisionnement en matières premières, manque d'investissements nouveaux et de commandes, et sous-capitalisation de certaines entreprises. Or, avec l'expiration de l'accord multi-fibre, les quotas appliqués sur le textile et les vêtements exportés vers l'Europe, seront abolis. Ce qui va permettre aux pays asiatiques, notamment la Chine et le Pakistan, de concurrencer directement Maurice, désormais contrainte d'opérer sans filet de protection. Face à ces maux et faute de commandes, l'industrie textile a licencié 8.000 de ses 95.000 ouvriers l'année dernière. Quatorze autres entreprises ont annoncé la fin de leurs opérations au cours des prochains mois.
D'innombrables autres petites unités de sous-traitance ont déjà mis la clé à la porte, mettant au chômage des milliers d'autres ouvriers.
"Nous n'avions jamais songé à cette éventualité car il n'y avait aucune indication inquiétante au sujet de la fermeture des entreprises de la zone franche", déclarent Basdeo Ramkurrun et Sita Surdoo, deux ex-ouvriers de Summit Textiles, à Chemin Grenier, dans le sud de l'île, licenciés vers la fin de 2003.
Comme ces deux ouvriers, des milliers d'autres du textile pleurent leur sort: "Nous avons des prêts bancaires pour le logement à rembourser, l'éducation de nos enfants à poursuivre, comment allons-nous faire? D'autant plus qu'à 40/45 ans, ce n'est pas facile de trouver des emplois dans d'autres secteurs", explique Emma Chinigadoo.
Chez les patrons, personne ne commente la situation, de crainte de créer la panique. La présidente de la Mauritius Export Processing Zone Association (MEPZA), Danielle Wong, ne divulgue pas, non plus, les noms des entreprises qui sont en difficulté "de peur d'activer l'hémorragie". "Elles sont déjà très démotivées. Je ne veux pas les décourager davantage, et aussi ceux qui continuent d'opérer", déclare-t-elle. "Si rien n'est fait pour les sauver, l'île ira vers une dégradation sociale ingérable. Il y a un prix à payer pour éviter cela", avertit-elle.
Expliquant les raisons de la fermeture de son entreprise, Raymond Chow, directeur de Summit Textiles, déplore que les prix de vente du textile mauricien soient de moins en moins compétitifs par rapport à ses concurrents. "Nous sommes obligés de baisser nos prix pour obtenir des commandes. Il y a également une faible productivité; la main-d'œuvre mauricienne est devenue chère – 180 dollars US contre 40 à 60 dollars US au Vietnam, en Chine, au Sri-Lanka, et ailleurs. Les sources d'approvisionnement sont loin", dit-il. L'industriel mauricien François Woo, directeur de la Compagnie mauricienne de textile (CMT), déclare à IPS : "La racine du problème, ce sont les coûts de production". Outre la cherté de la main-d'œuvre, il s'interroge sur les tarifs élevés et la fourniture d'eau et d'électricité, qui, selon lui, est cinq fois plus chère, comparée aux autres secteurs de l'économie de l'île. Et l'industriel chinois, Edmund Lau, patron de Sinotex, une des plus grosses boîtes industrielles, souhaite que Maurice puisse obtenir une dérogation qui leur permettrait d'avoir un accès hors-taxe aux Etats-Unis.
Ce qui devrait permettre aux entreprises hongkongaises de prolonger leur survie dans l'île. Elles représentent plus de la moitié des exportations mauriciennes de vêtements sur le marché américain et 25 pour cent de la main-d'œuvre.
Hormis les pertes d'emplois et la hausse du chômage qui, selon les statistiques officielles, a déjà atteint les 10 pour cent de la population active, d'autres secteurs souffrent également de la baisse d'activités dans le textile. Les banques, les assurances, le port et l'aéroport, le transport intérieur et d'autres services encore.
Cependant, les autorités ne s'alarment pas outre-mesure des problèmes qui affectent le textile mauricien. Conscient que le démantèlement de l'accord multi-fibre est défavorable au pays, le ministre du Commerce international, Jayen Cuttaree, se dit confiant que l'île saura tirer avantage de la Loi américaine sur la croissance et les opportunités économiques en Afrique (AGOA). "Cette loi nous permet d'accéder à un marché de plus de 260 millions de consommateurs", souligne-t-il. Il y a six mois, le gouvernement a pris une série de mesures pour soutenir ce secteur, dont une ligne de crédits de 29 millions de dollars US destinés aux entreprises en difficulté. Le Textile Emergency Support Team (TEST) – une Equipe d'assistance d'urgence au textile – a été instituée et elle finalise actuellement son audit de la situation financière dans 42 entreprises.
En 30 ans, le textile est devenu un des quatre piliers de l'économie mauricienne, avec le sucre, le tourisme et les services financiers. Il a transformé cette économie avec un apport annuel net de l'ordre de 20 milliards de roupies (715 millions de dollars US) – soit 12 pour cent du produit intérieur brut (PIB) de l'île, et a offert un emploi directement à plus de 90.000 Mauriciens et indirectement à des milliers d'autres. Aujourd'hui, le textile mauricien compte 506 entreprises et 87.500 emplois, dont environ 15.000 étrangers venus de Chine, de l'Inde et du Bangladesh.
Ses principaux marchés sont les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France, tandis que ses gros fournisseurs sont la Chine, l'Inde et la France. Le miracle économique mauricien, dont tout le monde parlait jusqu'à tout récemment, avait été réalisé grâce à l'industrie textile. Depuis une dizaine d'années, ce secteur a devancé le sucre, pendant longtemps principale source de devises étrangères pour l'île.

