KIGALI, 29 jan (IPS) – Dix ans après le génocide, une nouvelle catastrophe menace le Rwanda : la désertification. De l'aveu même des autorités, la déforestation y a atteint une telle intensité que la menace se fait sentir chaque jour sur l'environnement de ce petit pays des Grands Lacs.
Le Rwanda a une superficie de 26.000 km2 et une population de 8,120 millions d'habitants.
Des facteurs humains, mais aussi la guerre civile qu'a connue le pays de 1990 à 1994, sont à la base de cette catastrophe annoncée : occupation des sites forestiers par des déplacés de guerre, défrichages incontrôlés des forêts, usage du bois comme principal source d'énergie domestique, etc. En revanche, les campagnes de mobilisation pour la lutte anti-érosive et le reboisement, est encore faible.
"Le bois devient de plus en plus rare et le déboisement s'intensifie considérablement pendant que le phénomène de désertification menace de plus en plus les régions de basses terres orientales", lit-on dans un récent rapport du ministère rwandais de l'Environnement.
La région du Bugesera, à 40 kilomètres au sud de la capitale Kigali, qui englobe deux des 106 districts du pays, offre déjà un paysage de collines dénudées dont la végétation ne survit plus que dans les vallées marécageuses. Aucune goutte de pluie n'y est tombée depuis le mois de juin 2003 et les paysans n'ont, par conséquent, rien récolté cette année. Le gouvernement rwandais, aidé du Programme alimentaire mondial (PAM), a commencé, depuis le 14 décembre dernier, à distribuer des vivres à 8..000 familles de cette région, menacées de famine.
Le Rwanda a vu ces dix dernières années la disparition de l'une de ses forêts naturelles. La Gishwati, une belle forêt luxuriante de 600 km2, avec des arbres centenaires, plantés dans la province nord de Gisenyi, a ainsi perdu 95 pour cent de sa végétation. Cette disparition, entamée plusieurs années auparavant, s'est accélérée à partir de 1994. Un millier d'éleveurs de gros bétail, parmi de nombreux autres anciens réfugiés, qui rentraient de 30 ans d'exil en République démocratique du Congo voisine, avait envahi la Gishwati cette année-là pour la transformer en zones de pâturage et d'agriculture sous le regard complaisant des autorités rwandaises. C'est seulement en 2000 qu'ils y ont été délogés de force et réinstallés dans la province sud de Gikongoro.
Pour dégager de l'espace et installer d'autres anciens réfugiés rentrés à la même période, le parc national de l'Akagera, 400 km2, s'est vu amputé de deux tiers de sa superficie pour constituer une bonne partie de la province actuelle de l'Umutara, dans le nord-est.
Dans le sud du pays, la forêt de Nyungwe connaît presqu'une situation analogue. Grande réserve forestière de 970 km2, juchée à 3.000 mètres d'altitude, avec 270 espèces d'arbres, elle a perdu 15 pour cent de sa superficie en quelques décennies. Les paysans des alentours y défrichent secrètement, pendant des années, de nouvelles terres de cultures.
La menace pèse également sur les forêts secondaires que les populations locales avaient réussi à reconstituer au cours des travaux communautaires hebdomadaires institués depuis les années 1970. De jeunes arbres avaient ainsi poussé sur la plupart des collines rurales du pays. Ces mêmes collines ont été transformées, à partir de 1990, en sites pour personnes déplacées fuyant la guerre qui a opposé pendant quatre ans l'ancien régime de Juvénal Habyarimana au Front patriotique rwandais (FPR), actuellement au pouvoir. Quand ces déplacés sont rentrés chez eux à la fin de la guerre, ils ont laissé, derrière eux, des sites dégradés.
Par rapport au rythme de reboisement, le Rwanda accusait, l'année dernière, un "déficit" de deux millions d'arbres, le bois demeurant l'unique source d'énergie domestique dans le monde rural, où vit 90 pour cent des Rwandais, mais également dans les villes où trois ménages sur quatre n'utilisent que du charbon de bois.
La déforestation entraîne inéluctablement l'érosion du sol. "Le Rwanda perd 30 pour cent de ses terres tous les 25 ans", estime Marara Karimba, biologiste à l'Université nationale du Rwanda.
La coupe illégale d'arbres est depuis 2003 passible d'une peine d'emprisonnement. La population est invitée chaque année, le 7 novembre, à l'occasion de la Journée nationale de l'arbre, à en planter un au cours des cérémonies solennelles, mais aussi à creuser des terrasses sur les flancs des collines. Malheureusement, ces campagnes de reforestation et de lutte anti-érosive apparaissent comme de simples formalités officielles ou revêtent un caractère coercitif qui les rend impopulaires. "L'Etat ne devrait pas se limiter à la sensibilisation des gens pour une protection bénévole de l'environnement, mais y mettre les moyens conséquents et l'inscrire dans ses priorités budgétaires", clame Marie-Claire Mukasine, membre de la toute jeune association écologiste du Rwanda. D'autres, comme elle, dénoncent l'insuffisance de planification et de coordination des campagnes populaires de reboisement. Ils observent que, là où ces campagnes réussissent, ce sont les mêmes essences que l'on plante : eucalyptus, jacarandas et d'autres. "On oublie qu'une espèce comme l'eucalyptus peut aggraver l'aridité du sol du fait qu'elle est une grande consommatrice d'eau, environ 50 litres par jour", explique Kasavubu Gishinge, expert en biodiversité au ministère de l'Environnement. Aussi propose-t-il, comme solutions durables, l'utilisation des ressources énergétiques autres que le bois et la professionnalisation des méthodes actuelles de protection de l'environnement.

