DROITS-COTE D'IVOIRE: Des massacres de civils ont eu lieu partout

ABIDJAN, 7 mars (IPS) – Escadrons de la mort à Abidjan, massacre de gendarmes et de leurs familles à Bouaké, massacre des populations civiles dans l'ouest : le spectre des crimes contre des civils couvre l'ensemble du territoire de la Côte d'Ivoire depuis cinq mois de crise politico-militaire.

Les escadrons de la mort, qui ont fait leur apparition en Côte d'Ivoire à la faveur de l'attaque rebelle du 19 septembre 2002, restent une énigme entière. L'entourage du président Laurent Gbagbo et son épouse Simone Ehivet Gbagbo, a été mis en cause par le rapport d'une commission d'enquête des Nations Unies en janvier. Ils sont soupçonnés d'actionner ces fameuses organisations criminelles. Mais le chef de l'Etat ivoirien a rejeté en bloc toutes les accusations portées contre lui et son entourage, au cours d'une conférence de presse, le 1er mars à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

"Je ne suis pas un assassin", s'est exclamé Gbagbo à l'endroit de ceux qu'il présente comme ses "adversaires politiques qui s'adonnent à des propagandes sordides" contre son régime, dans le but de lui retirer sa légitimité à la tête du pays.

Pourtant, des témoins vivants ayant échappé à ces escadrons de la mort, confirment leur existence. François Guéi, directeur de l'Administration pénitentiaire, est l'un de ceux-là. Il raconte comment il a reçu leur visite : "Il était 20 heures 35, le samedi 1er février, lorsqu'on a sonné à mon portail. Ma femme a demandé par interphone qui c'était", et quelqu'un a répondu : "Police, c'est pour des vérifications".

L'épouse du magistrat, qui s'est alors rapprochée de la porte, a aperçu, à travers la lucarne de sécurité, plusieurs hommes en tenue militaire. "Ils étaient puissamment armés. Bien évidemment, elle a pris peur et s'est repliée vers la maison", précise Guéi.

"C'est la police, c'est pour des vérifications", ont répété les visiteurs qui portaient des cagoules. "Ils ont alors tenté de bousculer le portail sans succès", ajoute Guéi. Ce siège durera ainsi près d'une demi-heure puisqu'ils sont partis vers 21 heures.

Mais ils sont revenus sur les lieux cinq minutes après. "Cette fois-ci, les phares étaient éteints et le moteur au ralenti", précise Guéi. "Avec leurs trois véhicules dont deux 4X4 et une berline, ils avaient barré la ruelle.

Ils resteront encore à l'affût, déterminés à ne pas rater leur proie. En vain. Vers 21h35, le cortège se retirera… définitivement". François Guéi, qui habite le quartier chic de Cocody à Abidjan, à moins de deux kilomètres de la résidence du président Gbagbo, affirme avoir téléphoné au ministre de la Défense pendant le siège des hommes armés en cagoules devant sa maison pour demander le secours immédiat des forces armées. Mais personne n'est arrivé jusqu'à leur départ. Il s'est dit convaincu qu'il s'agissait bien des escadrons de la mort.

Ce même jour, le corps du comédien de la télévision ivoirienne, Camara Yêrêfê, connu sous le pseudonyme de "Camara H" est retrouvé sans vie dans une rue d'Abidjan, après avoir été enlevé par des hommes en tenue militaire chez lui à quelques minutes de l'heure du couvre-feu fixé à 21 heures.

Emile Téhé, leader d'un petit parti d'opposition, Dr Benoît Bakoury-Tabley, frère cadet de Louis Dakoury-Tabley, chargé des relations extérieures du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), principal mouvement rebelle, et bien d'autres personnes ont trouvé la mort dans les mêmes conditions à Abidjan.

Les escadrons de la mort n'ont pas fini de faire parler d'eux qu'un autre rapport, cette fois-ci d'Amnesty international, dénonce un massacre commis par des rebelles à Bouaké, dans le nord. L'organisation de défense des droits de l'Homme confirme l'existence d'un massacre de dizaines de gendarmes commis par des rebelles du MPCI dans leur fief de Bouaké, le 6 octobre dernier.

Le rapport dresse la liste de 52 gendarmes et de huit de leurs enfants portés disparus et sans doute ensevelis dans des fosses collectives. Les témoignages de survivants ont permis de reconstituer le déroulement des faits. Confinés dans leur caserne depuis la prise de Bouaké, le 19 septembre, les gendarmes, qui s'étaient rendus sans combattre, cohabitaient jusque-là sans problème avec les nouveaux maîtres de la région qui les ont exécutés sommairement en rappelant à leurs victimes le "massacre de Yopougon".

Selon le rapport, la tuerie s'est déroulée alors que des éléments des forces gouvernementales tentaient en vain de reprendre Bouaké, la deuxième la ville du pays. Pour Amnesty International, la tuerie de Bouaké découle de l'impunité ayant suivi le massacre de Yopougon, à Abidjan, au cours duquel une cinquantaine de membres de l'ethnie Dioula avaient été massacrés par des gendarmes, au lendemain de l'élection controversée de Gbagbo, en octobre 2000.

Le secrétaire général du MPCI, Guillaume Soro, a aussitôt démenti les accusations d'exactions portées contre son mouvement et dénoncé une manipulation.

Amnesty International a également dénoncé un cycle infernal qui a conduit aux massacres ethniques de Daloa et de Monoko-Zohi par les forces gouvernementales et aux tueries de civils à Man, dans l'ouest.

A l'ouest, ce sont des milliers de civils qui font actuellement les frais de la guerre. En effet, cette région est la seule où l'accord de cessez-le-feu, signé par les rebelles et les forces gouvernementales, n'est pas respecté.

Les rebelles du Mouvement de la justice et la paix (MJP), qui contrôlent Man, la capitale régionale, et les habitants ont accusé les Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI) d'avoir commis des crimes contre des civils n'ayant pas pu fuir la ville. "Ils tuaient systématiquement tous ceux qui étaient là sous le prétexte qu'ils sont de potentiels rebelles. Même les fous n'ont pas été épargnés par l'opération", explique Maïmouna Dosso, précisant que les personnes des ethnies Yacouba et Dioula étaient les plus recherchées.

Aujourd'hui, ce sont les populations de Duékoué et Bangolo qui subissent ce même sort. Cette fois-ci, les accusations sont portées contre les rebelles du MJP et ceux du Mouvement populaire du grand ouest (MPIGO) qui disposent de nombreux combattants libériens dans leurs rangs.

"Quand les assaillants sont arrivés dans le département de Bangolo le 20 décembre, on a cru que c'était une petite affaire qui allait se terminer très vite. Dès le premier jour, il y a eu deux morts. Quand ils ont fini de piller dans les villages, ils ont commencé à nous traquer dans les campements. Dans le village de Gowouo, en un seul jour, il y a eu 17 morts", raconte Albert Oulai, un rescapé.

Le comité départemental de gestion de la crise, mis sur pied à Bangolo, décompte plus de 105 morts "froidement assassinés par les rebelles" dans le département de Bangolo. Le canton de Zagna a payé un lourd tribut : 70 morts et 8.647 déplacés. Au Zibiao, on recense quatre morts et 1.784 déplacés, au Zarabaon, 32 tués et 997 déplacés, au Taouaké, neuf tués et 552 déplacés… Mohamed Ben Souk, chargé des relations extérieures du MJP, défend son mouvement, accusant les cadres de l'ouest d'avoir fait appel à des Libériens pour combattre aux côtés des FANCI. "Ce sont ces mercenaires libériens incontrôlés, recrutés pour la plupart dans les camps de réfugiés de Guiglo, qui sèment la terreur dans la région", soutient-il. Le président Gbagbo a exprimé l'intention de saisir la Cour pénale internationale (CPI) pour tous les crimes commis dans le pays depuis le 19 septembre 2002, et demandé à l'ONU d'envoyer en Côte d'Ivoire une nouvelle commission d'enquête.