DROITS: Pendant des années, des Kenyans ont murmuré à propos des chambresde torture

NAIROBI, 26 fév (IPS) – Des Kenyans ont murmuré, pendant des années, à propos des chambres de torture du Nyayo House, cachées au sous-sol d'un immeuble gouvernemental de 26 étages dans le centre-ville très animé de Nairobi, la capitale kenyane. Nyayo House, d'aspect inoffensif, abrite également le ministère de l'Immigration et les bureaux de la Chaîne de télévision kenyane (KTN). Beaucoup de gens pensaient que les rumeurs étaient une exagération jusqu'au début de ce mois où le nouveau gouvernement du Kenya a ouvert les portes du sous-sol et y a invité la presse mondiale. D'anciens détenus, dont de hauts ministres dans le nouveau régime, ont visité les minuscules cellules, revivant leurs expériences épouvantables. Nyayo House a été construit au début des années 80, quand le président Daniel Arap Moï essayait de consolider son pouvoir suite à une tentative de coup d'Etat contre lui. Les plans architecturaux montrent que les cellules étaient spécifiquement conçues comme des chambres de torture, avec des scellés en caoutchouc sous les portes pour que les prisonniers puissent être maintenus dans l'eau jusqu'aux genoux, et des orifices pour envoyer de l'eau froide ou chaude, de l'air poussiéreux dans les chambres. Sous le régime paranoïaque de Moï, des milliers d'activistes politiques, d'universitaires, d'étudiants et d'artistes ont été arrêtés et gardés en détention dans des cellules sombres, imprégnées d'eau pendant plusieurs semaines d'affilée sans nourriture ni eau. Le 26ème étage de Nyayo House était la salle d'interrogatoire, où les prisonniers étaient battus jusqu'à confesser des crimes fictifs. Des centaines de personnes, qui avaient simplement disparu au Kenya à la fin des années 80, seraient mortes dans Nyayo House. Le gouvernement de la Coalition nationale Arc-en-ciel, qui a gagné les élections par une écrasante victoire en décembre, mettant fin au règne de 39 ans du parti au pouvoir KANU – a promis de créer une Commission vérité et réconciliation pour corriger les injustices du passé. Visitant les cellules, un ministre du gouvernement, Raila Odinga, qui a été gardé en détention à Nyayo House en 1988 et en 1990, a souligné la nécessité pour les Kenyans de connaître leur terrible histoire pour faire en sorte que de telles atrocités ne se reproduisent plus jamais. "Ceci était notre Auschwitz", a-t-il affirmé, se référant aux abominables camps de détention nazis.

"C'est une histoire que nous devons préserver pour rappeler à notre peuple que le coût de la liberté est cher. C'est quelque chose que nous devons préserver pour la postérité, pour notre peuple à l'avenir. Pour que les Kenyans ne permettent plus jamais qu'un régime despotique, qui peut concevoir ce genre de mécanisme pour la torture de sa population, les dirige", a-t-il déclaré.

Donner aux rescapés la chance de raconter leur histoire aidera également leur propre processus de guérison.

"Nous voulons que quiconque ayant passé par ce processus, luttant pour la démocratie multipartite dans ce pays, ait l'opportunité de revivre cette expérience. C'est un traitement très thérapeutique qui sera bien pour l'avenir et pour ce pays", affirme son compagnon parlementaire Wanyiri Kihoro, qui a été gardé à Nyayo House pendant 74 jours en 1986.

Sans une opportunité de réparation, il y a le risque que les victimes commencent par se faire justice elles-mêmes.

"Si cette question n'est pas traitée de façon adéquate, il y a des possibilités que des gens règlent des comptes, qu'ils se fassent justice eux-mêmes. Et, fondamentalement, c'est de la frustration que l'on encourage l'impunité à s'enraciner dans le pays", avertit Willy Mutunga, directeur exécutif de la Commission kenyane des droits de l'Homme, qui était un détenu politique au cours des années 1982 et 1983. La répression politique des années 80 n'est qu'une des violations des droits humains que la commission aura à traiter.

Le Kenya a une horrible histoire de meurtres politiques non élucidés de politiciens renommés en remontant jusqu'aux années 60, comme celui du ministre des Affaires étrangères, Robert Ouko, qui doit également être mis au clair.

Plusieurs Kenyans veulent que les enquêtes remontent jusqu'à l'ère coloniale.

Lorsque le Kenya a obtenu son indépendance en 1963, après une âpre bataille dans laquelle quelque 80.000 personnes sont mortes dans des camps de concentration britanniques, le président Jomo Kenyatta a demandé aux populations de pardonner et d'aller de l'avant.

Les restes des combattants de la liberté comme Dedan Kimathi, qui a été pendu par les Britanniques, ont été laissés dans des tombes sans nom et oubliés.

Aujourd'hui, pour beaucoup de Kenyans, il est temps que les héros de l'indépendance du Kenya soient finalement reconnus.

"L'une des demandes que nous soumettons au gouvernement est qu'il fasse inhumer de nouveau les restes de Kimathi et qu'il crée un jardin national des héros où les Kenyans qui sont de grands hommes peuvent être enterrés pour notre histoire", affirme Mungai Mbuthi du groupe de pression 'Libérer les prisonniers politiques'.

Le gouvernement kenyan n'a pas encore indiqué clairement les paramètres de sa commission ou qui s'en chargera. Il est probable que des chefs religieux et des membres de la société civile y soient nommés plutôt que des juges, dont plusieurs ont collaboré avec les auteurs de violations de droits humains.

L'avocat le plus haut gradé du pays, président de la Cour suprême, Bernard Chunga, a été suspendu récemment pour que le tribunal puisse examiner son rôle en tant que ministère public pendant la répression politique des années 80.

L'autre question à laquelle il faut répondre est de savoir la punition à infliger à ceux qui seront reconnus coupables.

La Commission Vérité et réconciliation d'Afrique du Sud était assez indulgente. Comme mesure incitative pour amener les gens à témoigner, elle a amnistié ceux qui ont avoué entièrement leurs fautes et pouvaient montrer qu'il y avait un motif politique pardonnable derrière leurs crimes.

Certaines victimes kenyanes disent qu'elles aussi sont prêtes à pardonner.

Pour Wahome Mutahi, un dramaturge qui a été torturé à Nyayo House en 1986, de simples excuses du président Moï, à la retraite, seraient suffisantes.

"Je pense que Moï devrait présenter personnellement des excuses. Cela fera du bien à certains si des gens comme lui, venaient dire, 'Pardon, cela s'est passé. Nous sommes désolés que cela se soit passé'. Pour moi, cela serait très, très, très important", a-t-il souligné. Mutahi fait partie des chanceux. Il a pu reconstruire sa vie après son expérience de Nyayo House, utilisant le supplice comme matière pour ses pièces théâtrales et livres.

D'autres n'étaient pas aussi chanceux. Beaucoup de gens ont été détruits par ce qu'ils ont subi, incapables de retourner travailler, incapables de faire encore confiance à quelqu'un. Des milliers de personnes sont toujours sans abri après avoir été chassées de leurs maisons dans des affrontements ethniques parrainés par l'Etat durant les années 90. Pour ces gens, un simple 'pardon' ne sera pas suffisant.