ABIDJAN, 24 sept (IPS) – Le petit et beau village de Gbangbégouiné, perdu dans les montagnes de l'extrême ouest de la Côte d'Ivoire (à 630 kilomètres d'Abidjan), s'est réveillé le 1er septembre avec les pleurs d'une femme en détresse.
Une villageoise d'une cinquantaine d'années, Marie Gueu qui pleure en public parce qu'elle n'a pas les moyens matériels nécessaires à la cérémonie de l'excision de sa dernière fille de 14 ans, Fidèle. Pourtant une loi interdit l'excision dans le pays. Depuis une semaine, le village était en fête à l'occasion de l'excision d'une dizaine de fillettes âgées de quatre à 15 ans. En pays Dan (peuple de l'ouest de Côte d'Ivoire), l'excision est une étape de la vie durant laquelle les parents exhibent l'ensemble de leurs biens. La fête se situe généralement au début de la récolte du riz, première denrée alimentaire de la région.
"C'est aussi le moment des retrouvailles entre les fils et filles de la région. Quel que soit notre lieu d'habitation, nous devons faire l'effort d'être là", explique Agathe Kpan, secrétaire de direction au Service des marchés publics à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Pour ses vacances annuelles, elle a tout fait pour que cela coïncide avec la fête de l'excision dans son village.
Une autre demoiselle, Bertine Sangbeu, est de Dio, un autre village de la région. Mais elle s'est déplacée à Gbangbégouiné pour assister à la fête de l'excision. "Nous n'avons pas les mêmes chances que les gens des autres villages. Notre fête se fait par génération. Donc nous attendons tous les trois ans", regrette-t-elle.
A Gbangbégouiné comme partout dans la région, on donne une valeur formatrice à l'excision. "C'est le lieu d'apprendre à la jeune fille à être une femme", soutient la mère de Fidèle qui a hésité longtemps avant de s'exprimer. "Je me sentais malheureuse depuis une semaine quand j'ai constaté que ma fille ne pouvait pas quitter la classe des enfants par ma faute. Mon riz n'était pas mûr. J'étais vraiment déprimée. J'ai eu de la chance et le village est venu à mon secours", raconte-t-elle avec un brin de fierté.
Yvonne Kouayé, dont une fille fait partie du contingent de 2002, s'estime heureuse aussi. Son souhait venait de se réaliser. "Ma fille ne voulait pas venir au village depuis des années pour éviter d'être excisée. J'étais mal vue dans le village", avoue-t-elle. Monique, 13 ans, la fille de Kouayé vit à Man, le chef lieu de la région de l'ouest. Elle va à l'école. Donc elle a appris les méfaits de l'excision à travers la télévision et la presse. Mais sa mère a réussi à la convaincre, par le biais de sa tutrice à Man.
"Je lui ai fait comprendre qu'elle ne peut pas vivre éternellement sans arriver dans son village. Qu'elle ne peut pas ignorer sa culture", affirme Kouayé. Sa fille a finalement accepté de subir "l'opération".
A Gbangbégouiné, toutes les femmes déclarent ignorer que la loi interdit l'excision. Elles disent que leur village ne dispose pas d'infrastructures modernes telles que l'électricité et la route. "Il y a des gens dans ce village qui n'ont jamais vu une télévision. Seuls quelques privilégiés ont de radio. Notre route est impraticable toute l'année. On ne se déplace pratiquement pas. Dans ces conditions, comment l'information va-t-elle nous parvenir?", interroge Gueu. Les femmes de ce village estiment qu'il leur sera difficile de mettre fin à la pratique. Et Seumin Douin, une exciseuse âgée et réputée dans le coin, déclare : "C'est notre culture. Je la pratique depuis mon enfance. Je ne vois pas pourquoi l'arrêter". Pour elle, parler du sujet est même un péché.
Elle ne veut même pas entendre parler d'un quelconque danger que cela présente pour les filles. Douin entre presque en transe et lance : "Nous ne forçons personne. Ce sont les parents qui nous envoient leurs enfants. Ces parents sont responsables de ce que nous faisons. C'est à eux que vous devez vous adresser". A Man, les exciseuses tiennent le même langage. Elles jettent la responsabilité de leur activité sur les parents des fillettes. Selon elles, si les enfants ne leur sont pas soumises, elles cesseront d'exercer. Des explications qui posent le problème de la sensibilisation contre les mutilations génitales féminines en Côte d'Ivoire, un acte légalement passible de peine de prison. En fait, l'Association de défense des droits de la femme (AIDF) faisait beaucoup plus de tapage dans les zones urbaines qu'en campagne. Conséquence : les familles ont fui la ville pour se retrouver au village et s'adonner à leurs activités de mutilations génitales de leurs filles. Cependant, certaines personnes opposées à l'excision, ont posé des actes pour lutter contre le fléau. Grégoire Zingbé, natif de Man, évoque le cas qu'il a vécu dans les années 1970 avec son épouse. "Mes beaux-parents m'ont abandonné leur fille parce qu'elle ne voulait pas être excisée. Ils m'ont imposé de l'épouser le plus tôt possible. C'est ce que j'ai fait". Son geste a non seulement rassuré sa belle-famille, mais il a aussi servi d'exemple dans son village. Les gens en ont déduit qu'une fille non excisée pouvait se marier à un homme de cette région où l'excision est encore sacrée. A Gbangbégouiné, il y a également le cas d'un haut fonctionnaire dont les filles refusent, avec sa "complicité", d'être excisées. "Il est venu les vacances dernières, sous la pression de sa mère, dire au village que ses filles ont fui la maison dès qu'il leur a parlé de leur excision programmée.
Pour prouver sa bonne foi à sa mère, il a payé le transport à une délégation qui s'est rendue à son domicile, à Abidjan, pour constater la fugue des enfants. Depuis, personne ne parle de ces filles dans l'affaire d'excision", affirme Kpan.

