DROITS-SENEGAL: Le travail précoce des enfants prend des proportions inquiétantes.

DAKAR, 20 nov. (IPS) – La lutte contre le travail des enfants
menée depuis
plusieurs années au Sénégal, ne semble donner aucun résultat
probant, au vu
de la montée exponentielle de toutes les formes d'exploitations
d'enfants
dans ce pays d'Afrique de l'Ouest.

Désormais, on ne peut plus faire un seul pas dans les rues de
Dakar, la
capitale, sans que l'on soit interpellé par un petit cireur, un
jeune
vendeur ambulant ou de très jeunes mendiants, quémandant à
longueur de journée.
Le phénomène est tellement devenu habituel qu'on n'y prête plus
attention.
Mais les Sénégalais ont eu le temps de remarquer que le nombre de
ces
enfants a considérablement augmenté ces dernières années.
Kiné Sall coordonnatrice du Programme National pour l'Elimination
de
l'Exploitation des Enfants au Travail (IPEC), du Bureau
International du
Travail (BIT), admet que la situation a négativement évolué ces
dernières
années.
"Actuellement, on voit de plus en plus d'enfants travailleurs
dans les
ateliers de production…On voit aussi de plus en plus de petites
filles qui
viennent chercher du travail. On voit encore de plus en plus de
vendeurs à
la sauvette, de porteurs, de laveurs de voitures etc.", affirme
Kiné.
Les enquêtes menées par le BIT indiquent que la majeure partie de
ces
enfants provient des petits villages. "Le milieu rural, à cause
du faible
accès à l'école, de la pression démographique et de la crise
socio-économique, alimente beaucoup les villes et la capitale du
Sénégal en
enfants travailleurs", indique Sall.
Près de 62 pour cent de ces enfants vivent en milieu rural où ils
s'adonnent
aux travaux champêtres et prennent part à toute la chaîne de
production des
produits agricoles.
"Cependant, en milieu urbain, c'est le secteur informel qui
absorbe le plus
grand nombre d'enfants travailleurs", souligne Sall.
Dès l'âge de 6-7 ans, par exemple, les enfants sont employés dans
des
garages de réparation mécanique, des ateliers de soudure, de
menuiserie et
de petits chantiers de construction.
Selon Sall, ces enfants ne bénéficient pas de conditions de
travail saines.
Ils sont non seulement soumis à des tâches pénibles et
harassantes, mais ils
évoluent également dans un environnement malsain où les normes
élémentaires
d'hygiène et de sécurité sont généralement ignorées.
"La plupart d'entre eux exercent des métiers assez dangereux,
compte tenu de
leur très jeune âge et de leur vulnérabilité. Dans certains
ateliers
artisanaux, les enfants manipulent des produits chimiques toxiques
et
dangereux", révèle-t-elle.
Les enfants ne bénéficient d'aucune forme de protection sociale.
"Je me suis coupé le doigt dans l'atelier de mécanique, situé
dans la banlieue
de Dakar, où je travaille. Et mon patron ne m'a même pas emmené à
l'hôpital.
C'est mon oncle qui s'est occupé de tout", affirme Mamadou
Ndiaye, un
apprenti mécanicien.
Le BIT et les Organisations non-gouvernementales (ONG) sont de
plus en plus
préoccupés par la précocité du travail des enfants et certaines de
ses
formes intolérables.
Sall pense que le cas des enfants fouilleurs de poubelles qui
trouvent
refuge dans les dépotoirs d'ordures, est très inqiétant.
D'après une enquête de l'IPEC, ces enfants fréquentent les grandes
décharges
et les poubelles à la recherche de nourriture ou d'objets qu'ils
revendent
dans les ateliers de recyclage.
L'IPEC envisage, à titre d'expérimentation, de retirer 30 jeunes
garçons de
la grande décharge de Mbeubeus, à Dakar, et se propose de prendre
leur
éducation en charge
Malgré l'insuffisance de données sur le sujet, il existe aussi des
enfants
engagés dans les activités illicites de drogue, de contrebande, de
prostitution et même de pornographie.
A défaut de pouvoir supprimer simplement le travail des enfants,
le Sénégal
qui a ratifié la Convention des Nations Unies relative aux Droits
de
l'Enfant, a adopté un Plan National pour l'Enfance destiné à
prévenir la
mise au travail des enfants, en particulier des plus jeunes.
Le plan adopté en 1991 a pour principal objectif d'accroître les
capacités
des organismes gouvernementaux et non-gouvernementaux à concevoir
et à
exécuter de manière coordonnée des politiques, programmes et
projets
destinées à améliorer les conditions de vie des enfants.
Le plan préconise l'abolition du travail des enfants dans les
activités les
plus dangereuses et dans les situations d'exploitation les plus
graves en
proposant aux enfants et à leurs familles des alternatives
viables.
Les enfants de moins de 12 et les filles devraient recevoir une
attention
particulière selon le plan dont le niveau d'exécution n'a donné
aucune
amélioration visible des conditions de travail des enfants.
Les multiples appels des organisations non-gouvernementales en
faveur de
l'abolition du travail des enfants n'ont pas été entendus par les
pouvoirs
publics.
L'Etat avance que la situation actuelle de son développement
socio-économique ne lui permet pas encore d'abolir dans l'immédiat
toutes
les formes de travail des enfants. Les autorités locales affirment
qu'avant
d'abolir le travail des enfants, il faut mettre au point des
alternatives
pour eux et pour leurs familles. Une chose que le Sénégal ne peut
assurer
maintenant, selon elles.
Le travail des enfants occupe une part importante dans l'économie
informelle
du pays. L'économie populaire qui a recours au travail des
enfants,
constitue à peu près 80 pour cent de l'économie du pays. C'est ce
qui
explique en partie la difficulté pour l'Etat de l'abolir pour
l'instant.
La pauvreté est considérée comme le premier pourvoyeur d'enfants
travailleurs au Sénégal. De l'avis de certains spécialistes, venir
à bout de
la question du travail précoce des enfants, revient à s'attaquer
directement
aux racines du mal.
" Il faut lutter sérieusement contre la pauvreté, au sens large
du terme,
en milieu rural et ce, en y menant des actions de développement,
des projets
et des
programmes de lutte contre la pauvreté", déclaré Hamidou Colly,
spécialiste du travail des enfants de l'ONG Enda Tiers Monde.