LIBYE: Maintenant, c’est la bataille pour le logement

TRIPOLI, 24 avr (IPS) – L'avenir est incertain pour la famille grégaire Alhasairi, vivant dans un immeuble du centre-ville de Tripoli, qui porte les traces des combats pour le renversement du régime de Kadhafi en 2011. Comme d'innombrables cas similaires à travers la Libye, la propriété elle-même est contestée aujourd'hui, puisque les premiers propriétaires veulent rentrer chez eux.

“C'est l'héritage sacré d’Omari Zerti”, indique le graffiti coloré sur toute l'entrée peinte en blanc. Le gouvernement a saisi ce bâtiment moderne à trois étages à la famille Zerti en 1978, sous la stricte nouvelle Loi n°4 tirée des préceptes du Livre vert de Kadhafi, qui oblige les citoyens à posséder un seul bien chacun.

Hafed Alhasairi, père de cinq enfants, explique comment Safia, la femme de Kadhafi, a donné l’immeuble résidentiel des Zerti à un ami. Il y a dix ans, Alhasairi a payé plus de 40.000 dollars pour le droit de vivre dans l'un des neuf petits appartements de la structure, pas pour le posséder.

Bien que la population de la Libye, riche en pétrole, soit d’un peu plus de six millions d’habitants seulement, pendant des années, la majorité des familles qui s’élargissent constamment ont été prises au piège par des emplois publics sous-rémunérés et des pénuries chroniques de logements.

Lorsque la Loi n°4 a été adoptée, un nombre incalculable de propriétés résidentielles et commerciales ont été confisquées par le régime – puis ensuite offertes, vendues, ou louées. Certains propriétaires immobiliers, comme le voisin d’Alhasairi sur le bloc suivant, demeurent. Il réside dans un petit appartement dans son ancien bâtiment, entouré par d’anciens locataires qui paient un loyer au gouvernement.

“Cela a été considéré au début comme une méthode consistant à prendre aux riches pour donner aux pauvres, mais ce n'est qu’en partie vrai”, déclare Saleh Marghani, un avocat basé à Tripoli, la capitale libyenne.

“Beaucoup de biens précieux ont été saisis par le régime et donnés comme faveurs, et les premiers propriétaires étaient les victimes”, dit-il. “Cela a créé un problème maintenant – puisque beaucoup d’habitants qui vivent aujourd'hui dans ces propriétés ne sont pas riches, et n'ont nulle part où aller”.

C'est le cas de la famille d’Alhasairi. Appartenant à la secte amazigh – une communauté berbère minoritaire victime de discrimination sous le régime de Kadhafi – Alhasairi a obtenu un emploi public dans la capitale après des années de travail dans une raffinerie côtière de pétrole.

“Ma femme a reçu récemment la visite de la famille Zerti dans notre maison”, affirme-t-il. “Ils étaient gentils et polis. Mais ils ont dit que c'était leur immeuble, et que nous devions quitter. Ils sont en train d’amener l’affaire devant les tribunaux”.

Alhasairi est sympathique à l’égard des revendications de la famille Zerti, mais il s'inquiète de ce que sa famille, avec cinq jeunes enfants, n’aura nulle part où aller. “L’affaire prendra du temps parce que la loi est toujours en cours d’élaboration. Ils préparent une nouvelle loi maintenant, et les résidents peuvent être déplacés vers un autre appartement. Mais pour le moment, ce logement est encore en construction”, souligne-t-il, se référant au plan ambitieux de Kadhafi de construire des appartements en béton tentaculaires sur les terres désertiques à l’extérieur des villes comme Benghazi et Tripoli.

Des chemises colorées sur des cintres ornent le magasin de vêtements bon marché au rez-de-chaussée de l'immeuble. Abdullah Aldiamy, 22 ans, garde un œil sur l'entreprise familiale. Ils paient au propriétaire 2.000 dollars de loyer par mois, et Aldiamy croit que le propriétaire paie aussi à son tour dix dollars au gouvernement pour l'espace; amassant un bénéfice important. La famille Zerti est passée quatre fois parler avec lui, indique Aldiamy. Il hausse les épaules et tire une cigarette. “Je leur ai donné le numéro de téléphone du propriétaire”, dit-il.

Après avoir enduré l'isolement international dans les années 1980 et 1990, dans le cadre de la période 'd'ouverture' de la Libye, Kadhafi, poussé par son fils Saif al-Islam, a installé un comité de dédommagement pour les biens en 2007, dirigé par l’actuel chef du gouvernement de transition, Mustafa Abdul Jalil.

“Certaines personnes ont obtenu de dédommagement, mais c’était d’une valeur très petite”, explique l’avocat Marghani. “Beaucoup n'ont pas osé en faire la demande, notamment ceux qui ont fui le pays. Et beaucoup ne pensaient pas que c'était sérieux. Le projet de Saif pour la Libye n'était pas légitime”.

Marghani croit que le temps est l'un des plus grands défis au dénouement des litiges immobiliers. “Les propriétés ont changé de mains depuis la première confiscation, et beaucoup ne savent pas qui sont les propriétaires originels. Quand Kadhafi ordonnait la destruction du registre foncier en 1982, des preuves très importantes ont été perdues”, explique-t-il.

“Aujourd'hui, certaines personnes ont de difficulté à prouver qu'elles possèdent les propriétés. Certains disposent d'un certificat daté de 1970, mais cela ne constitue aucune garantie qu'ils ne les ont pas vendues avant 1978”, dit-il. “En outre, certains des occupants avaient loué les propriétés auprès des premiers propriétaires avant 1978, et les familles sont restées et ont continué à payer le loyer au gouvernement”.

En mars, le ministère de la Justice a convoqué une commission pour examiner la complexe Loi n°4, et proposer des solutions équitables pour les circonstances uniques des occupants actuels, et une indemnisation des propriétaires originels. Mais les décisions de la commission n'ont pas encore été rendues publiques, et les anciens propriétaires sont de plus en plus impatients.