ABIDJAN, 31 mai (IPS) – Des économistes et experts agricoles africains appellent les populations à s’approprier la bonne gouvernance en invitant à nouveau les Etats à repenser leurs politiques pour lutter contre une insécurité alimentaire qui frappe de plus en plus aux portes de plusieurs pays du continent.
Ces experts ont déclaré ne pas apprécier le manque d’intérêt continu des gouvernements africains à l’égard de l’agriculture, en marge des 45èmes assemblées annuelles de la Banque africaine de développement (BAD), qui se sont déroulées les 27 et 28 mai à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.
En effet, le rapport 2010 sur les progrès en Afrique, a révélé une faible assistance financière des Etats au secteur de l’agriculture. Depuis la Déclaration de Maputo en 2003 sur le Programme intégré pour le développement de l’agriculture en Afrique (PIDA), seulement huit pays, dont le Malawi, le Mali et le Sénégal, ont atteint l’objectif d’accorder 10 pour cent de leur budget à l’agriculture. Selon le rapport de 66 pages intitulé “Passer à l’action : valoriser les ressources de l’Afrique pour le bénéfice des Africains”, les autres Etats ne cèdent que juste quatre pour cent. Une situation qui maintient l’Afrique subsaharienne dans un contexte d’insécurité alimentaire dans la mesure où plus de 200 millions de personnes souffrent de sous-alimentation, indique le rapport. “Plus de 50 ans après les indépendances, nous sommes surpris de constater que l’insécurité alimentaire existe toujours sur notre continent”, a déploré l’expert international soudanais Ibrahim Mo, par ailleurs président de la Fondation Ibrahim Mo pour la bonne gouvernance. Mo a déclaré à IPS : “C’est la conséquence de la mauvaise politique de nos gouvernants, et il est temps que les populations ouvrent le débat sur leur quotidien pour mener la lutte contre la mauvaise gouvernance. Car elles doivent s’approprier la bonne gouvernance face aux nombreux discours prononcés çà et là par les politiques et qui ne servent à rien”. “Outre la question de la bonne gouvernance (un sujet sensible qui touche la souveraineté des Etats), il faudrait revoir la politique agricole dans certains pays pour accroître nos capacités de production, singulièrement au plan alimentaire”, a affirmé à IPS, l’ingénieur agronome ivoirien, Frédéric Atsé. Pour Atsé, “le continent est resté accroché à l’aide aux cultures d’exportation, alors que l’agriculture alimentaire est un secteur qui peut le sortir de l’impasse à partir d’une association entre le secteur privé et l’Etat”. Prenant le cas de la Côte d’Ivoire, Asté a expliqué que ce pays “a construit son agriculture sur le duo café-cacao, poursuit sa politique avec l’hévéa et le palmier à huile. C’est un acquis à conserver. Cependant, il nous faut désormais appuyer de façon intense l’agriculture alimentaire comme le riz, le maïs ou l’igname”. Pour l’hévéa, la Côte d’Ivoire est à 180.000 tonnes produites par an depuis 2008 et pour le palmier à huile à 300.000 tonnes par an, selon le Fonds interprofessionnel pour la recherche et le conseil agricole. “Il existe des système hydrauliques adaptés et efficaces dans des régions productrices du pays. Cependant, ils ne sont pas utilisés depuis un bon moment. Il suffit de les rendre fonctionnels pour soutenir la politique du riz irrigué, qui peut aussi compenser un certain déficit alimentaire”, a-t-il proposé. En Côte d’Ivoire, selon les experts agricoles, 80 pour cent de la production du riz (près de 900.000 tonnes par an) est issu de la riziculture fluviale et seulement 20 pour cent de la riziculture irriguée qui est pourtant capable de donner un rendement cinq fois plus élevé que la riziculture fluviale. “S’il y a de l’investissement dans les barrages pour l’amélioration de la riziculture et une certaine aide accordée par l’Etat pour les semences et autres intrants vendus aux producteurs, nous aurons un accroissement net de la production et une rapide autosuffisance alimentaire”, affirme Atsé. L’économiste Martinien Gadou, basé à Abidjan, soutient notamment “qu’il ne faut pas s’attendre chaque fois à une aide extérieure pour parvenir à un bon résultat. C’est tout cela la bonne gouvernance. Des mécanismes nationaux sont envisageables et applicables pour soutenir une véritable politique de financement de l’agriculture”. “La Côte d’Ivoire dispose d’un budget annuel d’environ 2.000 milliards francs CFA (environ 3,8 milliards de dollars). Accorder 200 milliards FCFA (384,6 millions de dollars) à l’agriculture ne serait pas dramatique. Tout au contraire, cela lui sera bénéfique à moyen et long terme”, a-t-il dit à IPS. “Nos pays ont de grandes potentialités qui ne sont pas encore entièrement utilisées. C’est une certitude. Mais il faut noter qu’il y a des progrès en dépit des problèmes de gouvernance. Progressivement, nous y arriverons”, a indiqué à IPS, Siaka Traoré, inspecteur au ministère ivoirien de l’Agriculture.
Siaka Traoré a indiqué à IPS : “En Côte d’Ivoire, par exemple, nous avons mis en place un Fonds interprofessionnel pour la recherche et le conseil agricole qui, depuis 2001, recherche et finance toutes les filières, notamment la banane, le riz, la mangue, l’igname”. “Dans le cadre de projets Initiative d’urgence sur le riz, près de 200 tonnes de semences ont été distribués dans l’ouest et le nord-ouest du pays pour soutenir les producteurs (entre 2005 et 2009)… Près de 180 milliards FCFA (environ 346 millions de dollars) d’aide sous diverses formes ont été consentis ces deux dernières années”, a-t-il ajouté.

