DROITS-ETHIOPIE: La liberté de presse toujours menacée

NAIROBI, 29 mai (IPS) – L'édition de mai du magazine de divertissement populaire éthiopien 'Enku' n'est pas sortie ce mois dans les kiosques à journaux comme prévu. La police éthiopienne a confisqué tous les 10.000 exemplaires avant qu'ils ne puissent être distribués.

Alemayehu Mahtemework, propriétaire et rédacteur en chef adjoint du magazine, a été accusé de menacer l'ordre public et a passé cinq jours en détention, avec trois membres de son personnel. Serkalem Fasil, une journaliste, qui a été elle-même emprisonnée par le gouvernement de Meles Zenawi pour avoir écrit des articles critiquant la tenue des élections législatives de 2005, croit que l'action de la police contre le magazine était destinée à envoyer un message à la presse en général. "La suppression de la liberté de presse en Ethiopie est probablement l'histoire sur laquelle on ferme le plus les yeux en Afrique", déclare Fasil dont les révélations sur le truquage des élections ont été suivies par son arrestation en novembre 2005 avec son frère, son mari et une douzaine d'autres accusés de génocide et de trahison. Enceinte au moment de son arrestation, elle a donné naissance à son bébé en prison — elle ne sera pas libérée avant 18 mois. Les accusations portées contre Alemayehu proviennent de l'article principal de Enku du mois de mai, une chronique sur l'arrestation et le procès de l'un des chanteurs les plus populaires du pays, Tewodros Kassahun. Mieux connu des Ethiopiens sous le nom de Teddy Afro, le chanteur a comparu devant le tribunal le 23 avril, où il a plaidé non coupable de son implication dans un accident avec délit de fuite en novembre 2006. Razak Adam, un travailleur en développement éthiopien basé à Nairobi, affirme que partout ailleurs dans le monde, le procès de Kassahun pourrait simplement être une histoire des méfaits de la célébrité, mais en Ethiopie, il est généralement perçu comme ayant des motivations politiques. Sa musique et ses déclarations publiques critiquent les politiques du gouvernement et sa comparution d'avril devant le tribunal a déclenché des protestations impromptues à Addis-Abeba, impliquant des milliers de ses fans, principalement des adolescents. De telles protestations sont rares dans cette capitale éthiopienne qui fait l'objet d'un contrôle rigoureux. Une protestation spontanée similaire a eu lieu au Stade d'Addis-Abeba le 4 mai, lorsque nombre des 35.000 fans aux 16èmes championnats africains d'athlétisme ont commencé à scander des slogans "Libérer Teddy" après que le coureur éthiopien Kenenisa Bekele a gagné la course des 5.000 mètres. "En Ethiopie, cette histoire est profondément politique et complexe puisqu'elle reflète non seulement l'état précaire de la liberté de presse, mais elle soulève également d'autres questions importantes, mais non résolues, qui sont en train de déchirer la société éthiopienne", a déclaré Adam à IPS. Ces questions brûlantes couvrent le passé de même que le présent de l'Ethiopie. Kassahun chante des chansons et des paroles qui défient les divisions ethniques et religieuses dans la société. Son tube de 2005, Yasteseryal (“rédemption” en Amharic) a été utilisé par des partis de l'opposition comme leur chant pour rallier le public contre le gouvernement du Premier ministre Meles Zenawi. La vidéo de la chanson comprend des images de l'empereur éthiopien Haile Selassie, le Derg — le gouvernement militaire répressif qui a succédé à l'empereur — et les dirigeants actuels sous Zenawi; ces paroles suggèrent que les régimes ont changé, mais le peuple continue de souffrir. Depuis lors, la musique de Kassahun a été interdite sur tous les médias d'Etat. Toutefois, pour la plupart de ses auditeurs, Kassahun est un héro. En couvrant son procès, Mahtemework et son magazine déclaré apolitique par lui-même ont attiré l'attention hostile du gouvernement. Mahtemework affirme que Enku est régulièrement censuré par son imprimerie — qui appartient à l'Etat — depuis qu'il a commencé à couvrir la musique d'Afro Teddy en décembre, mais il ne s'attendait pas à son arrestation, ni à la confiscation de son magazine. "Depuis le troisième numéro de notre magazine, nous sommes soumis à la censure de la part de l'imprimeur. Nous attendions qu'on nous dise que la couverture du procès de Tewodros Kassahun ne serait pas acceptée par la censure, mais la confiscation a été une surprise pour nous". L'épisode de Enku est une continuation des mesures de répression contre la presse indépendante. Serkalem Fasil — arrêtée en 2005 — n'a pas été libérée jusqu'en avril 2007, lorsqu'elle a été acquittée de toutes les accusations. Mais de fortes amendes avaient déjà été imposées sur les trois journaux publiés par sa société, 'Serkalem Publishing House', et ils ont été finalement fermés. Bien qu'il n'y ait aucune justification légale, le gouvernement refuse de lui accorder des autorisations pour créer de nouveaux journaux. La 'Ethiopian Free Press Journalists Association', en collaboration avec Fasil, a mené la campagne pour la libération du rédacteur en chef de Enku. Des organismes internationaux de surveillance de la liberté de presse ont promptement condamné également les actions en justice du gouvernement contre Enku et son personnel. Le Comité pour la protection des journalistes basé à New York a condamné l'arrestation de Mahtemework et Reporters sans frontières (RSF), une organisation internationale qui combat la censure et défend les journalistes, a publié une déclaration disant que "Les autorités éthiopiennes ont envoyé un signal très négatif en choisissant la veille… de la Journée internationale de la liberté de presse pour arrêter un journaliste et saisir une livraison d'un magazine indépendant". RSF basée à Paris a menacé de remettre le Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, sur la liste de ce qu'elle appelle "des prédateurs de la liberté de presse"; Zenawi a été retiré de la liste en 2007, en reconnaissance à une amélioration dans la liberté de presse en Ethiopie. Malgré son arrestation et les accusations en instance contre lui, Mahtemework est demeuré positif. "Mon moral est bon. Nous voulons continuer à paraître, mais tout notre fonds de roulement est investi dans la livraison mensuelle qui a été saisie… nos mains sont liées". L'acharnement contre Enku ne peut pas être perçu isolément des problèmes politiques et culturels plus grands en Ethiopie. L'affaire de Teddy Afro et l'épisode de Enku sont des symptômes de l'aversion du gouvernement même pour un soupçon de différence d'opinion.