Q&R: Textes qui protègent l'environnement "pas du tout appliqués"

COTONOU, 10 avr (IPS) – Sylvestre Fandohan est un ingénieur agronome forestier de formation, un colonel des eaux et forêts, et actuellement coordonnateur national du Programme de conservation et de gestion des ressources naturelles (ProCGRN), basé à Cotonou, au Bénin. Le programme est principalement exécuté dans les départements de l'Atacora et de la Donga, dans le nord-ouest du Bénin.

Le ProCGRN est un programme de la coopération bénino-allemande, qui est monté pour une durée de 11 ans (janvier 2004-décembre 2014). Son objectif est d'amener les populations bénéficiaires de l'Atacora et de la Donga à mieux valoriser les ressources naturelles pour augmenter leurs revenus. La finalité du programme est de contribuer à la réduction de la pauvreté.

Dans une interview accordée à Michée Boko de IPS, le colonel Fandohan parle de son projet et des actions qu'il mène dans le cadre de la lutte contre la désertification. Il partage également ses expériences par rapport aux mauvaises pratiques agricoles qui menacent les ressources naturelles du Bénin.

IPS: Le ProCGRN apporte-t-il des solutions à la désertification?

Sylvestre Fandohan (SF): Pratiquement, tout ce que nous faisons concourt à lutter contre la désertification. Le fait déjà que nous développions des actions pour maintenir des écosystèmes particuliers comme le Parc national de la Pendjari, dans l'extrême nord-ouest du Bénin, le fait que nous développions de nouvelles variétés de riz qui résistent à la sécheresse, ou des actions pour conserver la ressource terre et les ressources en eau, sont autant d'actes qui concourent à la lutte contre la désertification.

IPS: Menez-vous aussi des actions spécifiques pour préserver la végétation?

SF: Oui, nous menons des actions pour maintenir des plantations domaniales de teck. Nous menons également des actions d'aménagement des bas-fonds, dans lesquelles nous intégrons l'aménagement des bassins versants. Elles comportent des actions de lutte contre l'érosion, donc des actions de gestion conservatoire des eaux et des sols, des actions de reboisement aussi lorsque c'est nécessaire. Tout ce que nous faisons est donc orienté vers l'agriculture durable, une gestion durable des ressources naturelles, les ressources forestières et fauniques en particulier.

IPS: Quelles sont les pratiques agricoles qui sont mauvaises pour le sol, mais que les paysans persistent à faire?

SF: Dans le département de la Donga, par exemple, on fait de grosses buttes pour produire l'igname. Cela se fait souvent dans les bas-fonds, qu'on aurait pu aménager, par exemple, pour produire du riz et favoriser un peu plus la conservation des eaux et des sols.

IPS: La culture de l'igname pose-t-elle un problème au sol?

SF: La culture de l'igname est très dévastatrice des ressources naturelles. C'est une culture itinérante sur brûlis. Dans des communes comme Ouaké et Copargo, toujours dans le nord-ouest du Bénin, c'est quasiment la principale culture. C'est une culture qu'il faut toujours faire sur défriche. Et quand les gens défrichent, il faut abandonner cette terre au bout de trois ans maximum pour s'attaquer à une nouvelle friche.

IPS: Et on met le feu à la nouvelle friche?

SF: Voilà, c'est toujours de nouvelles terres, des feux récurrents qui sont allumés tard dans la saison sèche, au lieu que ce soit des feux précoces comme nous le leur recommandons souvent. Dans cette région, il y a davantage de feux tardifs, qui tuent le sol lorsqu'ils sont répétés. Ils tuent surtout la faune et la flore, particulièrement la micro-faune.

IPS: Avez-vous noté d'autres pratiques dangereuses sur le terrain?

SF: Oui, nous avons noté l'exploitation forestière anarchique, surtout du bois d'oeuvre, notamment à la tronçonneuse, qui est un instrument interdit d'utilisation parce qu'elle permet une exploitation trop rapide et occasionne le gaspillage du bois. Voilà autant de pratiques qui compromettent une bonne gestion des ressources naturelles, et qui sont des facteurs de sahélisation et de désertification à terme.

IPS: Voulez-vous dire qu'il existe une menace sur les ressources naturelles du Bénin?

SF: Absolument! Cela est simplement dû à l'absence d'une bonne application des textes. Le Bénin a de bons textes qui protègent l'environnement et les ressources naturelles, mais ils ne sont pas du tout appliqués, ou ils sont mal appliqués.

IPS: Avez-vous un exemple en vue?

SF: Oui, par exemple, dans le secteur forestier, nous avons la Loi 93-009 qui date de juillet 1993, et qui prône la co-gestion des ressources forestières. Elle exige même que les populations rurales soient intimement associées, ou même responsabilisées dans la gestion des ressources forestières.

IPS: Et pourquoi cela n'est-il pas fait?

SF: Le Bénin n'a malheureusement pas encore développé tous les instruments de bonne gouvernance qu'il faut afin que ces ressources soient mieux gérées. Aujourd'hui, des gens exploitent ce qu'ils veulent, comme ils veulent, avec des complicités, tant dans les rangs des forestiers, que dans les rangs des exploitants. Il y a des gens qui exportent des produits forestiers du Bénin et qui les passent pour des produits du Togo ou du Nigeria, ce qui, en réalité, ne valorise pas le Bénin.

IPS: Si vous deviez comparer ce qui se fait au Bénin à ce qui se fait dans les pays voisins, que diriez-vous?

SF: Si je prends le Burkina par exemple, je peux dire que dans le domaine de la mobilisation des ressources en eaux, le Bénin a un retard considérable. Le Bénin est un pays mieux arrosé que le Burkina, mais savez-vous qu'en ce moment précis, il consomme beaucoup de tomates provenant du Burkina Faso, qui est un pays sahélien? N'y a-t-il pas là quelque chose de bizarre? IPS: Bizarre ou plutôt honteux?

SF: Bizarre et honteux à la fois. Paradoxal aussi, surtout que le Bénin, comparé au Burkina, est mieux doté par la nature. Que nous ne sachions pas mobiliser ces ressources mieux que des gens qui sont moins dotés que nous par la nature, je trouve que c'est extrêmement grave. Or, c'est très important pour nous car le Bénin est un pays agricole. Et rendre l'eau disponible en toute saison, dans un pays agricole, est un combat que nous devons mener. Cela peut déjà régler beaucoup de problèmes de pression sur les ressources naturelles, et de problèmes de désertification.