TANLILI, Burkina Faso, 16 jan (IPS) – Dans le village de Tanlili, dans le nord du Burkina Faso, Abdou Sanga, le délégué administratif montre avec angoisse les puits fermés après analyse de leur contenu, qui confirme la présence d'une forte teneur en arsenic, un produit toxique.
Devant lui, deux garçonnets d'une dizaine d'année portent, sur leur corps, les stigmates de la forte concentration en arsenic dans l'eau des forages consommée par les populations : une hyper-pigmentation de la peau et une hyper-kératose palmo-plantaire (à la plante des pieds et à la paume des mains). “Nous buvions l'eau de ces puits sans savoir qu'il y avait un problème; entre temps, les gens du village ont commencé à avoir une hyper-pigmentation et des changements cutanés, des larmoiements, et nous avons eu peur”, déclare Sanga à IPS. Ensuite, dit-il, il y a eu des prélèvements qui ont confirmé la concentration en arsenic dans l'eau. “Les puits ont été fermés et nous nous sommes rabattus sur les puits traditionnels”.
"Aujourd'hui, notre préoccupation reste l'approvisionnement en eau potable, car l'eau ne suffit pas; avec nos animaux, nous ne buvons pas assez, il y aura une pénurie", ajoute Sanga. "Ils ont fermé les puits, mais pas de nouveaux forages".
A Tanlili, deux forages ont déjà été fermés et les deux tentatives pour des forages de substitution ont été infructueuses, indique la Direction régionale de l'agriculture et de l'hydraulique du nord. Car le taux de concentration est même au-dessus de 50 micro-grammes par litre, un niveau jugé très dangereux pour l'homme.
“On envisage à l'heure actuelle un réseau d'adduction muni d'un château et de borne fontaine sur une quinzaine de kilomètres, qui va coûter plusieurs dizaines de millions”, explique Seydou Sana, directeur régional de l'agriculture et de l'hydraulique du nord. “Nous n'avons pas d'autre choix”.
A la suite de l'apparition des pathologies nouvelles chez les populations dans certains villages du nord du pays, des analyses réalisées sur l'eau des forages dans huit villages, entre 2004 et 2005, ont révélé un taux en arsenic dépassant la norme de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui est de 10 micro-grammes par litre depuis 2003.
Mais, les analyses menées conjointement par l'Agence de la coopération danoise (Danida) — qui appuie le gouvernement dans sa politique d'approvisionnement en eau des zones rurales — et les autorités burkinabé ont également révélé que certains forages avaient une concentration supérieure à 1.600 micro-grammes par litre.
Les études ont indiqué cependant que les puits modernes et traditionnels ne sont pas contaminés à l'arsenic qui un produit existant dans la nature.
Onze forages ont déjà été fermés en raison des risques de santé pour les populations et la campagne de prélèvement, en 2006, révèle que 149 forages sur 1.054 ont un taux au-delà de la norme OMS. Ces forages sont sous surveillance et les autorités attendent une contre-expertise avant une décision finale, indique le rapport d'un comité créé pour mieux lutter contre l'arsenic dans tout le pays et mettre en place des forages de substitution.
Le comité a entrepris une enquête sur tous les forages des différentes régions du pays, et une campagne de forages pour les villages où il n'y a pas de sources alternatives. Par ailleurs, l'arsenic fait maintenant partie des paramètres lors de la recherche de forages dans ce pays d'Afrique de l'ouest. Danida, qui avait déjà réalisé les forages dont certains sont contaminés dans le nord, réaffirme son appui à ce pays avec plus de 26 millions de dollars pour un programme de réalisation de forages de substitution et des études des autres infrastructures dans les 13 régions du Burkina Faso pour mettre à jour les cas de forte concentration en arsenic.
“Lorsque nous exécutons un forage, nous mesurons le taux; quand il est inférieur à la norme OMS, nous continuons et équipons le forage. Lorsque le taux est compris entre 10 et 50 micro-grammes, nous continuons les travaux, nous confirmons les analyses avec la contre-expertise. Lorsque le taux est supérieur à 50, systématiquement nous fermons le forage”, explique Sana. Les autorités prévoient une analyse complète des structures, mais reconnaissent que ces analyses nécessitent beaucoup de ressources. “Il est évident que nous avançons pas à pas. Il se trouve cependant que les kits ne sont pas beaucoup”, affirme Dr Souleymane Sanou, président du comité qui déclare avoir reçu cinq kits du Fonds des Nations Unies pour l'enfance. Ces kits servent à analyser l'eau et découvrir si la concentration en arsenic est élevée.
Différentes études liées à l'arsenic indiquent que l'exposition prolongée à l'arsenic présent dans l'eau de boisson est à l'origine de troubles vasculaires périphériques (Blackfoot disse, reconnu depuis 1920 à Taiwan) et peut également entraîner des cancers de la vessie, des reins, des poumons, selon Sanou. Les premiers symptômes concernent généralement la peau : changement de pigmentation (hyper et/ou hypo-pigmentation), hyper-kératose palmo-plantaire. Le cancer survient plus tardivement et met généralement plus de 10 ans à apparaître, expliquent les autorités en charge de la santé, dans une circulaire adressée aux différents districts sanitaires.
Des études au Burkina Faso indiquent un lien entre les fortes concentrations en arsenic et la présence de l'or dans les roches volcano-sédimentaires du nord. Ces études soulignent également que la concentration élevée en arsenic se retrouve dans les eaux souterraines de forages profonds ou situés sur des accidents géologiques majeurs. Les forages font en moyenne 60 mètres de profondeur dans cette partie du pays, et la forte présence de l'arsenic peut s'expliquer par un manque d'oxygénation, selon les études.
Les populations du nord, qui ont accepté la fermeture des forages contaminés, attendent toujours la réalisation des forages de substitution et craignent une saison sèche difficile.
“Nous sommes inquiets car si on ferme ce forage sans un autre forage, ça va causer des problèmes. Les animaux et les hommes vont souffrir”, déclare à IPS, Souleymane Ouedraogo, un paysan de Nongfaire, un village du nord. Le forage, qui est à équidistance du dispensaire et du marché, contient une concentration en arsenic de 36 micro-grammes par litre et les autorités attendent une contre-analyse avant une décision finale.
Selon Ouedraogo, pour le moment, il n'y a pas de problème car les animaux s'abreuvent dans les marigots, mais en saison chaude, prévient-il, ils vont crever.
“C'est le seul point d'eau (le forage). Nous ne buvons plus son eau, mais les femmes qui accouchent en ont besoin pour la lessive. Les villageois sont conscients, mais où aller? C'est ça l'inquiétude”, renchérit Alexis Tiendrebeogo, l'infirmer major du dispensaire de Nongfaire. “C'est dire que s'il n'y a pas de puits; même s'ils vont mourir, ils vont continuer à consommer l'eau contaminée?”, craint-il.
Mais pour Dr Sanou, “Il faut soustraire les populations lorsqu'elles courent le risque d'avoir une intoxication aiguë à l'arsenic”. “Si un forage est fait dans une zone où il y a une concentration forte, il faut fermer et faire un forage alternatif à côté pour proposer une eau plus seine aux populations”, dit-il, ajoutant cependant : “Mais avant cela, on va demander à la population de faire un petit effort, de faire un peu plus de trajet pour avoir accès à l'eau (potable)”. Avec cette forte concentration en arsenic dans cette région, les autorités burkinabé se déclarent conscientes des risques de perturbation de leurs efforts pour réaliser, d'ici à 2015, le 7ème Objectif du millénaire pour le développement — réduire de moitié la population qui n'a pas accès à l'eau potable.

