OUAGADOUGOU, 10 juin (IPS) – Wendemi Yanogo possède une petite laiterie à Tanghin Dassouri, une localité située à 25 kilomètres de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, mais elle fait déjà des projections quand elle sait que dès le mois de juillet, sa commune rurale pourra être électrifiée.
Elle espère gagner davantage en transformant sur place le lait qu'elle vend actuellement à Ouagadougou chaque jour. "Avec l'électricité, je vais accroître ma production et gagner davantage en transformant le lait en yaourt", déclare Yanogo, 55 ans.
Ancienne enseignante d'école primaire, Yanogo espère pouvoir gagner entre 500 et 600 francs CFA (entre 90 cents et un dollar US) par litre de lait transformé sur place contre 275 FCFA (environ 50 cents US) pour le lait vendu à Ouagadougou, prix auquel il faut ajouter les frais de transport entre sa localité et la capitale.
"Nous attendons avec joie et impatience l'électricité car nous savons que partout, elle contribue au développement", ajoute Yanogo. Elle a été parmi les premiers à répondre à l'idée de créer une coopérative qui va acheter l'électricité avec la Société nationale d'électricité pour la revendre ensuite au reste des 26.000 habitants de Tanghin Dassouri.
Yanogo a déjà cotisé 10.000 FCFA (environ 18,5 dollars US) à raison de 2.000 FCFA (3,7 dollars US) l'action et elle sera parmi les 700 premiers habitants de sa localité à obtenir l'électricité en juillet prochain. Les membres de la coopérative disent que les autres habitants recevront progressivement l'électricité, sans indiquer un délai quelconque.
Initialement prévu pour un million de FCFA (environ 1.852 dollars US), le capital de la coopérative est passé à quatre millions de FCFA (environ 7.407 dollars US) car en trois jours, début 2003, la cotisation des habitants a dépassé 1,5 million de FCFA (environ 2.778 dollars US).
La détermination des populations a fini par convaincre le gouvernement et les partenaires financiers de leur prêter les 40 pour cent du coût total des infrastructures, 157 millions de FCFA (environ 290.740 dollars US) que l'entrepreneur exigeait avant de démarrer les travaux. Les 60 pour cent restants sont offerts sous forme de subvention par des bailleurs de fonds.
"L'énergie est un puissant moyen de développement et de réduction de la pauvreté, c'est pourquoi nous nous sommes mobilisés derrière le projet", explique à IPS, El Hadj Boureima Sawadogo, le président de la coopérative de Tanghin Dassouri.
"L'électricité est le point de départ de tout. Avec l'énergie électrique, on peut développer tous les autres secteurs de production. On peut l'utiliser, par exemple, pour pomper l'eau dans le cadre de l'agriculture", ajoute Sawadogo.
L'expérience de Tanghin Dassouri est la conséquence de l'incapacité du gouvernement de fournir l'électricité à toutes les villes du pays en raison du coût élevé des infrastructures dans ce pays sahélien d'Afrique de l'ouest, qui dépend essentiellement de l'énergie thermique. Dorénavant, les populations devront participer financièrement à toute initiative d'électrification de leurs régions.
En 50 ans, la Société nationale d'électricité du Burkina (SONABEL) n'a pu fournir l'énergie électrique qu'à 51 villes sur 400 et seuls 12 pour cent des 12 millions de Burkinabé ont accès à l'électricité, selon des statistiques de l'entreprise.
"Les équipements et les infrastructures coûtent si chers que le gouvernement ne peut plus assurer l'électricité pour tout le monde selon le schéma traditionnel", déclare à IPS, Emmanuel Nonyarma, le directeur général du secteur de l'énergie au ministère des Mines et de l'Energie. "Si nous continuons, nous allons faire banqueroute et nous serons obligés de couper l'électricité ça et là pour pouvoir supporter les frais de production", explique-t-il. La SONABEL est une société de service public, chargée de fournir de l'électricité à tous les citoyens du Burkina Faso.
Mais, à cause des coûts de production trop élevés, l'entreprise ne parvient pas à rendre ce service et a besoin de la participation des populations. Selon les autorités, c'est la consommation des deux principales villes – Ouagadougou et Bobo Dioulasso – qui permet de supporter les frais de production grâce à une politique de péréquation (un rajustement des charges afin de réduire les déséquilibres). Ces deux villes, qui comptent le plus grand nombre d'abonnés à la SONABEL, payent 80 à 85 pour cent de la consommation nationale, ce qui permet d'éviter que certaines populations payent entre 300 et 350 FCFA (entre 55 et 65 cents US) le kilowatt/heure. La consommation mensuelle d'un foyer à revenus moyens est estimée entre 20 et 30 kilowatts. Les études menées récemment par le gouvernement ont montré que dans les autres localités du Burkina, le ratio entre le coût des infrastructures et le nombre d'habitants est de 500.000 FCFA (environ 926 dollars US) par habitant. Le ratio à Ouagadougou et Bobo Dioulasso est beaucoup moins élevé, soit une moyenne de 25.000 FCFA (environ 46 dollars US) par habitant. Cependant, avec sa nouvelle démarche, associant la participation des populations, le Burkina espère atteindre 40 pour cent d'électrification en 2015, conformément aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).
Les OMD ont été adoptés en 2000 par les 191 Etats membres des Nations Unies, qui se sont engagés à réaliser, d'ici à 2015, huit grands objectifs, dont la réduction de moitié de la proportion de la population disposant d'un revenu inférieur à un dollar par jour.
Dans ce pays sahélien enclavé, la principale source d'énergie est d'origine thermique et le Burkina souffre énormément des fluctuations du prix du pétrole brut sur le marché international.
Pour accompagner les populations rurales vers l'électrification, le gouvernement burkinabé a reçu cette année une aide de six milliards de FCFA (environ 11 millions de dollars US) de l'Agence de coopération danoise (Danida). Elle permettra de financer la construction des infrastructures qui abriteront les bureaux et les réseaux de connexions électriques dans une dizaine de régions.
Le gouvernement attend également un appui financier d'autres bailleurs de fonds comme la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Il vient de nommer un directeur du fonds pour l'électrification rurale, qui fera un inventaire exhaustif du coût total de cette opération.
Soixante pour cent de l'argent prêté aux coopératives se présente sous forme de subvention tandis que les 40 pour cent restants sont remboursés sur 10 ans sans intérêt. En fait, l'argent remboursé est reversé dans un fonds qui servira à électrifier d'autres régions rurales. "Dès qu'on a l'électricité, beaucoup d'entreprises vont délocaliser ici et l'argent va rester sur place pour être utilisé", espère Sawadogo, président de la coopérative de Tanghin Dassouri, qui estime que la petite distance séparant sa commune rurale de Ouagadougou, est un atout qui lui permettra un développement industriel rapide.
"J'ai beaucoup de projets qui n'ont pas pu voir le jour à cause du manque d'électricité dans la commune", affirme à IPS, Mahamoudou Ouedraogo, un commerçant de 50 ans et natif de Tanghin Dassouri. "Pour charger les batteries avec lesquelles nous alimentons nos appareils, il faut toujours dépenser 500 à 1.000 FCFA (entre 90 cents et 1,8 dollar US) pour les amener jusqu'à Ouagadougou", ajoute Ouedraogo. Selon l'Institut national de la statistique et la démographie (INSD), 46,4 pour cent des Burkinabe vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour.
Pour permettre aux habitants de supporter les coûts de production, le gouvernement leur conseille des heures creuses où le courant coûte 51 FCFA (09 cent US) le kilowatt/heure. En plus, la connexion coûtera 30.000 FCFA (environ 55 dollars US), payables en cinq ans contre les 210.000 FCFA (environ 389 dollars US) que coûte en moyenne une connexion normale. Ce coût de connexion réduit sera étendu à d'autres localités.
Toutes ces mesures visent à permettre aux coopératives de gérer leur réseau électrique et de réaliser des bénéfices qui serviront à étendre l'électrification à d'autres zones rurales, selon les autorités.
"Avec la politique de décentralisation, il faut poursuivre dans cet esprit et confier désormais des secteurs de développement, comme l'électricité, aux populations qui vont le gérer en devenant des partenaires du gouvernement", indique Nonyarma.
"Nous nous basons beaucoup sur la responsabilisation des populations qui vont s'assurer que les clients payent leur consommation afin qu'elles payent, à leur tour, ce qu'elles doivent a la société d'électricité", ajoute le directeur général de l'énergie. Les responsables de la coopérative disent que la sensibilisation sur le bien-être collectif facilitera le payement des factures.
La coopérative a vu le jour pour l'électricité, mais le gouvernement compte s'appuyer également sur cette organisation pour sensibiliser également la population contre le VIH/SIDA.
La SONABEL vendra l'électricité à la coopérative au prix de 51 FCFA ou 86 FCFA (environ 09 cent ou 16 cents US) selon les heures de consommation. A son tour, la coopérative vendra aux populations à un tarif un peu supérieur pour réaliser un bénéfice, mais qui ne sera pas exagéré. Le prix sera fixé par la coopérative et les habitants de la localité, avec un représentant du gouvernement. L'argent du projet comprend un volet formation des agents pour la gestion du réseau.

