NAIROBI, 9 juin (IPS) – Les appels en direction des autorités kényanes pour sévir contre l'avortement ont retenti de nouveau la semaine dernière, au cours d'une messe de requiem pour 15 fœtus issus d'avortement, découverts non loin d'une rivière dans la capitale, Nairobi.
Au moment même où les autorités vocifèrent pour assurer le public qu'elles prennent des mesures visant à empêcher une répétition de cette situation, un point d'interrogation subsiste cependant encore sur la raison pour laquelle le gouvernement n'a pas appliqué les lois anti-avortement jusqu'ici.
Au moins un rapport indique que l'administration du président Mwai Kibaki a été paralysée par les exigences concurrentes des adversaires de l'interruption volontaire de grossesse, et des groupes qui sont en faveur de l'introduction de l'avortement dans la série d'alternatives de planning familial qui devraient être offertes aux femmes kényanes. Le résultat de ceci semble avoir été la création d'une zone d'ombre où les activités des avorteurs ne sont ni poursuivies effectivement, ni contrôlées pour la sécurité.
Dans une déclaration à la fin de mai, le procureur général Amos Wako a déclaré : "Je souhaite dire que dans des cas appropriés, où j'ai trouvé des preuves suffisantes, j'ai poursuivi des suspects qui ont fait et/ou ont tenté de faire un avortement".
Mais, une précédente déclaration du ministre de la Santé, Charity Ngilu, a insisté sur le fait que l'avortement est une réalité quotidienne au Kenya.
"Je suis au regret d'informer cette assistance que les médecins, les infirmiers et les charlatans pratiquent ces activités dans des cliniques non autorisées – et j'assure l'assistance que nous allons sévir contre tous ces gens et les faire chasser", a-t-elle dit au parlement le 27 mai.
Les propos de Ngilu peuvent toutefois ne refléter qu'une partie de La situation. Il y a également des rumeurs selon lesquelles des hôpitaux publics pratiquent des avortements, même si IPS n'a pu recueillir des commentaires des autorités sanitaires sur cette question. L'administration a actuellement près de 3.000 structures médicales, qui sont toutes supposées fournir des services de santé de la reproduction.
En outre, le pays compte 872 institutions médicales privées, qui sont enregistrées auprès de l'Ordre des médecins et dentistes du Kenya.
"Depuis l'incident des fœtus, nous étudions la question ensemble avec la police et nous espérons que le médecin impliqué (le gynécologue John Nyamu) donnera sa version des faits, après quoi nous déciderons de l'action à engager", a dit à IPS, Daniel Yumbya, directeur exécutif de l'ordre. Il a également admis néanmoins que l'organe de régulation a été moins que rigoureux dans l'application des lois anti-avortement jusqu'à ce jour : "Ceci sert d'avertissement. En fait, notre commission d'inspection venait juste de commencer des contrôles au hasard. Le mois dernier, nous avons fait des inspections dans le centre du Kenya. Rien de suspect n'a été trouvé".
Des activistes des côtés opposés du débat sur l'avortement ont sauté sur la découverte des fœtus pour appuyer leurs arguments.
"Il est grand temps que les autorités règlent cette question une fois pour toutes. Ce n'est pas logique qu'un seul médecin soit coincé pour avoir été suspecté d'avoir mis un terme à des grossesses alors que nous savons que ceci n'est que le point visible de l'iceberg", a indiqué à IPS, Jean Kaggia, présidente du Mouvement pour le respect de la vie au Kenya.
Selon elle, le gouvernement devait mener des contrôles des cliniques pour s'assurer que des avortements ne soient plus proposés : "Lorsque vous votez une loi, vous devez vous assurer que vous utilisez tout ce qui est disponible pour l'appliquer".
Cornelius Arap Korir, président de la Conférence épiscopale, a également accusé le gouvernement de fermer les yeux sur le fait que des centres médicaux offrant des services de santé de la reproduction pratiquent également des avortements.
"(Le gouvernement) a été trop indulgent à cet égard, en autorisant le personnel médical à pratiquer des avortements sous prétexte d'offrir ces services (conseil en santé de la reproduction) en toute impunité", a-t-il déclaré.
Pour sa part, le Conseil national des églises du Kenya exige que les autorisations des médecins, qui aident leurs clientes à faire des avortements, soient retirées.
"La loi stipule qu'un médecin agissant contrairement au code sur l'avortement se verra retirer sa licence. Mais les autorités ne mettent pas cela en application", a expliqué, à IPS, un responsable du conseil.
"C'est pour cela que nous répétons la chanson selon laquelle ces médecins doivent se voir retirer leurs autorisations. Nous chanterons cela jusqu'au moment où quelque chose se produira".
Joyce Ombete, coordonnatrice du programme du Mouvement des femmes Maarifa, basé à Nairobi, voit les choses différemment.
"La loi à cet égard est une législation hypocrite qui dit une chose tandis que la situation réelle sur le terrain est différente. Elle doit être revue", affirme-t-elle. "Fondamentalement, on doit accorder aux femmes le droit de choisir de garder une grossesse ou d'y mettre fin, puisqu'elles sont celles qui connaissent les situations auxquelles elles sont confrontées à ce moment".
"Nous ne pouvons pas continuer de pratiquer la politique de l'autruche au moment où beaucoup d'autres femmes continuent de mourir à travers des avortements clandestins", ajoute-t-elle.
"Il est grand temps que le gouvernement offre des services d'avortement et post-avortement gratuits dans toutes ses institutions médicales publiques.
En faisant cela, aucune femme n'aura à aller chez le charlatan discrètement, et l'incident horrible du 26 mai ne se reproduira (plus) ".
Les fœtus ont été retrouvés le 26 mai, fourrés dans des sacs d'ordures qui ont été déposés sur une route bordant la rivière Ngong. Des informations sur les fœtus ont conduit à l'arrestation de Nyamu, qui dirige deux centres privés offrant des soins de santé de la reproduction à Nairobi.
Deux infirmiers ont été arrêtés également dans ce que des journaux locaux se sont mis à appeler le scandale des "bébés dans des sacs". L'avortement est illégal au Kenya, excepté dans des cas où la grossesse met en danger la vie de la mère.
Bien que Nyamu ait nié une quelconque implication dans l'affaire, ses cliniques ont été fermées alors que la police enquête sur l'affaire. Le médecin a également attiré l'attention en 2002, lorsqu'une femme est morte dans sa clinique alors qu'elle subissait une opération mineure. Toutefois, aucune plainte n'avait jamais été portée contre la clinique.
Selon un rapport lancé à Nairobi au début du mois dernier, 'Une évaluation nationale de l'ampleur et des conséquences de l'avortement clandestin au Kenya', on estime à 300.000, le nombre d'avortements pratiqués dans le pays par an.
Le document indique également que 2.600 femmes meurent chaque année de complications liées à l'avortement. L'Association des médecins du Kenya, la section kényane de la Fédération des femmes juristes, le ministère de la Santé et 'Projets de services d'assistance internationale' – un groupe qui œuvre pour les droits de la reproduction des femmes – ont mené la recherche pour le rapport.
Les adversaires de l'avortement soutiennent que les femmes ayant des grossesses non désirées devraient être encouragées à envisager des options autres que l'avortement.
"Parmi celles-ci, figurent l'adoption et le placement d'enfant, qui ne nuira ni à la mère, ni au fœtus", affirme Kaggia. Même si elle concède, toutefois, que la nature pesante et longue du processus d'adoption au Kenya dissuade plusieurs de tenter une adoption.
Ces derniers mois, le gouvernement a également connu des problèmes pour fournir suffisamment de contraceptifs aux centres de santé afin d'aider les hommes et les femmes à éviter des grossesses non désirées.

