POLITIQUE-AFRIQUE: Le Tchad révise sa constitution, le Bénin sera-t-il leprochain? – Analyse –

COTONOU, 9 juin (IPS) – La constitution du Tchad a été modifiée par l'Assemblée nationale pour permettre au président Idriss Déby de briguer un troisième mandat de cinq ans à la prochaine élection présidentielle de 2006 et indéfiniment, peut-être, la limitation à deux – du nombre de mandats ayant été supprimée.

Les 110 députés du Mouvement patriotique du salut (MPS), parti au pouvoir au Tchad, soutenus par 13 autres députés de petits partis, ont adopté à main levée, le 26 mai, le texte de la révision constitutionnelle, avec 123 voix favorables sur les 155 députés du parlement tchadien. La révision a été adoptée pratiquement sans débat après le départ de la trentaine de députés de l'opposition qui protestaient ainsi contre la violation, selon eux, du règlement du parlement. Même si le texte sera soumis encore à un référendum pour une adoption définitive, les résultats semblent déjà acquis en faveur du "oui", ce qui amène les observateurs à affirmer qu'avec le vote majoritaire des députés, Déby peut se maintenir au pouvoir. Cette affirmation confirme l'idée selon laquelle un président africain ne fait pas modifier la constitution de son pays pour perdre des élections. Le ministre français délégué à la Coopération, Xavier Darcos, qui rendait une visite au président à N'Djamena, la capitale tchadienne, 48 heures après le vote des députés, avait déclaré, à la radio nationale, que la France soutenait l'adoption de la révision constitutionnelle par le parlement du Tchad. Ce soutien français a été critiqué par des partis d'opposition tchadiens.

Le Front national du Tchad rénové (FNTR) considère ce soutien comme "le soutien à une présidence à vie" de la part de la droite française "qui considère que la démocratie est un luxe pour l'Afrique francophone, au moment où l'Afrique anglophone se stabilise et bouge vers le développement". Le vote des députés tchadiens pourrait revigorer les partisans de la révision constitutionnelle au Bénin où, pour l'instant, le débat n'est pas encore officiel puisque, selon le député Bernard Davo, membre de la mouvance présidentielle, aucun projet de loi de modification n'est encore parvenu au parlement. Mais, le débat fait rage par médias interposés depuis un an. Il existe actuellement, dans le pays, le camp des révisionnistes et celui des anti-révisionnistes.

Quelques chefs de petits partis politiques ont même constitué un Noyau dur pour la révision de la constitution (NDRC) qui bat campagne depuis des mois à travers les médias, affirmant que "seule la révision de la constitution permettra de préserver, dans notre pays, la paix, les libertés, l'unité nationale et surtout la stabilité". Et les animateurs du NDRC ajoutent qu'ils souhaiteraient, dans tous les cas, une révision de la constitution "autour du président Mathieu Kérékou".

Mais les anti-révisionnistes rétorquent que "ce n'est pas en voulant forcer et tordre le coup aux lois et à la constitution que l'on pourrait garantir la paix et la stabilité dans un pays". Ils accusent les politiciens révisionnistes, dont les partis ne sont même pas représentés au parlement, de vouloir faire maintenir le président Kérékou au pouvoir pour leurs propres intérêts matériels. Et les anti-révisionnistes ajoutent : "Si nous révisons la constitution pour créer un premier président à vie, tous les futurs présidents du Bénin le seront à vie également". Roger Ggégnonvi, professeur de lettres à l'Université d'Abomey-Calavi, à 15 kilomètres de Cotonou, appelle, dans une chronique parue le 1er juin dans le quotidien privé 'La Nouvelle Tribune', le "peuple béninois à se dresser comme un seul homme contre la révision alimentaire de sa constitution". L'histoire politique du Tchad et du Bénin n'est pas pareille. Le seul point commun entre les deux pays est que le second et dernier mandat constitutionnel de leur président au pouvoir arrive à terme en 2006. Les présidents Kérékou et Déby ont été élus la première fois respectivement au Bénin et au Tchad en 1996 et réélus en 2001. Peu après l'indépendance en 1960, les Tchadiens ont plongé leur pays dans une longue guerre civile qui a connu une accalmie relative en 1990, avec notamment l'arrivée au pouvoir de Déby en décembre 1990 par un coup d'Etat.

Depuis 1996, le Tchad s'est engagé dans un processus démocratique, même si des mouvements rebelles existent encore dans le nord du pays. L'histoire politique du Bénin a été marquée, après l'indépendance, en 1960, par une série de coups d'Etat dont le dernier, en 1972, a institué un régime marxiste-léniniste dont la gestion a conduit le pays à la faillite économique et à la banqueroute. Un échec qui a obligé le régime à organiser une Conférence nationale en février 1990 pour une ouverture politique en douceur, fondée sur les libertés fondamentales et le multipartisme. Cette rencontre a généré la constitution actuelle adoptée par le peuple en décembre 1990, qui limite l'exercice du pouvoir présidentiel à deux mandats de cinq ans chacun. Elle limite également à 70 ans l'âge maximum pour être candidat à l'élection présidentielle. Le président Kérékou aura 73 ans en 2006.

Par ailleurs, jaloux de leur liberté de parole, les députés béninois, toutes tendances politiques confondues, n'accepteront jamais de se faire imposer un vote à main levée pour adopter un texte aussi fondamental que la révision de la constitution. Selon Victor Topanou, professeur de droit à l'Université d'Abomey-Calavi, "Un président, qui n'a pu réaliser ses ambitions pour le pays en dix ans, ne saurait les réaliser en quinze ans, voire plus. Ce faisant, il serait sage de laisser sa place à une nouvelle équipe plus inspirée et mieux aguerrie".

Pour Moïse Bossou, professeur de droit dans la même université béninoise, "Le débat actuel sur la révision de la constitution està un faux débat dont l'objectif est de remplacer la République présidentielle démocratique – dont le fondement est l'alternance au pouvoir – par une présidence à vie".

Les deux enseignants juristes, Topanou et Bossou, estiment, dans deux articles publiés respectivement le 7 avril et le 18 mai, dans le quotidien privé béninois 'Le Matinal', que "ce serait un retour de quatorze ans en arrière dont le Bénin n'a nul besoin". Et Bossou ajoute : "Il est temps que notre pays avance". Selon des observateurs, c'est l'exploitation du pétrole tchadien qui a fait changer d'avis à Déby pour exiger une révision de la constitution pour se maintenir au pouvoir en violant la parole donnée après avoir promis, à la campagne électorale de 2001, de ne plus se représenter en 2006. "La France a besoin de croissance économique. Son ministre de la Coopération est donc allé bénir la piraterie constitutionnelle… au Tchad.

C'est une constante de la politique africaine de la France que de se ranger du côté des pirates. Soyons donc sur nos gardes au Bénin", affirme Gbégnonvi.

Mais le Bénin n'a pas du pétrole; au contraire, son économie ne cesse de se détériorer et ce n'est pas une révision constitutionnelle qui y changerait quelque chose, soulignent les anti-révisionnistes qui invitent les députés béninois à "rejeter librement et courageusement, même face à de l'argent", tout projet de modification de la constitution. Comme l'avaient fait, en 2002, leurs collègues du Malawi, empêchant ainsi le président Bakili Muluzi de briguer un troisième mandat en 2004. "Le Bénin n'a pas de pétrole – voire! – Mais pour de multiples raisons que l'on imagine aisément, et parce que la démocratie béninoise, quoique balbutiante, dérange énormément, la France et ses alliés pourraient pousser le Bénin à une crapuleuse révision de la constitution…", estime Gbégnonvi. Une bonne partie de l'opinion béninoise pense, à tort ou à raison, que le président Jacques Chirac soutient plus ou moins ouvertement les révisions opportunistes des constitutions dans plusieurs pays francophones d'Afrique. Le président du Togo, Gnassigbé Eyadema, au pouvoir depuis une quarantaine d'années, l'a fait pour se représenter en 2003 alors qu'il avait promis personnellement au président français un an auparavant, qu'il se retirait du pouvoir à la fin de son second et dernier mandat constitutionnel. Mais, Chirac n'a rien dit, il s'est même précipité pour le féliciter après sa réélection contestée en juin 2003. Chirac avait lui-même déjà déclaré, au début des années 1990 alors qu'il était encore maire de Paris, que la "démocratie est un luxe pour les Africains". C'était au moment même où plusieurs pays africains francophones organisaient des "conférences nationales" pour sortir en douceur des anciens régimes de dictature et de parti unique. Les présidents Omar Bongo du Gabon et Lansana Conté de Guinée ont déjà modifié leur constitution pour briguer un troisième mandat. En le faisant, ils sont tous quasiment certains d'être réélus dans la mesure où leurs partisans, qui veulent profiter de leur maintien au pouvoir, mettraient en œuvre toute une technologie de fraude électorale pour assurer leur victoire, une pratique courante en Afrique.