POLITIQUE-KENYA: Des groupes de défense des droits demandent à la Commission vérité detraiter des abus du passé

NAIROBI, 17 fév (IPS) – Des groupes de défense des droits de l'Homme au Kenya appellent le gouvernement à mettre en place une Commission vérité et réconciliation indépendante chargée, entre autres choses, de juger les magistrats suspendus l'année dernière pour accusations de corruption.

Pour le moment, un tribunal spécial traite de ces allégations. Toutefois, certains activistes ne croient pas beaucoup en l'institution.

"La guerre contre la corruption est sélective et cherche à éliminer se débarrasser des hommes anti-Kibaki", déclare Kamanda Mucheke, directeur des programmes de 'People Against Torture' (Peuples contre la torture), un groupe de pression basé à Nairobi.

"Le gouvernement a placé ses alliés comme membres du tribunal pour qu'ils puissent défendre les intérêts du gouvernement. C'est une évidence que l'exécutif tente de contrôler le judiciaire pour sa propre convenance".

Divers critiques craignent que l'administration du président Mwai Kibaki ne se serve du tribunal pour se venger des juges qui ont contrecarré ses deux premières tentatives de devenir chef de l'Etat.

Kibaki s'était présenté à la présidence en 1992 et 1995, mais a été battu par l'ancien dirigeant kényan Daniel Arap Moï. Bien que Kibaki ait contesté les deux résultats, avançant l'argument de truquage électoral, il a reçu un verdict défavorable de certains magistrats – dont quelques-uns comparaissent maintenant devant le tribunal.

Le gouvernement dément catégoriquement les accusations de Mucheke et d'autres.

"Le gouvernement est en train d'honorer la promesse qu'il a faite de s'attaquer aux personnalités corrompues. Il n'y a aucun parti pris, et personne n'est actuellement victime de persécutions. Les défenseurs des droits de l'Homme peuvent crier tout ce qu'ils veulent : ils jouissent de la liberté d'expression", a dit, à IPS, un responsable du ministère de la Justice qui a requis l'anonymat.

Vingt-trois juges ont été suspendus en octobre dernier. Seuls huit comparaissent devant le tribunal – le reste a choisi de démissionner. La suspension a fait suite à la publication d'un rapport par la Commission intégrité et anti-corruption en septembre 2003, qui accusait les autorités judiciaires de modifier leurs décisions en échange de faveurs sexuelles et de pots-de-vin allant jusqu'à 20.000 dollars – ou plus.

Le rapport alléguait également que certains juges avaient dissimulé des preuves dans leurs procès. Suite aux conclusions de la commission, le gouvernement a institué le tribunal spécial pour juger les magistrats accusés d'activités de corruption.

Le tribunal composé de cinq membres a mené ses premières auditions publiques la semaine dernière, avec le juge de la Cour d'appel Philip Waki qui est venu à la barre. Le juge Moijo ole Keiwua de la Cour d'appel, et les juges de la Haute Cour Daniel Aganyanya, Roselyne Nambuye, Tom Mbaluto, Kasanga Mulwa, Msagha Mbogholi et Vitalis Juma sont également à la barre.

Des niveaux élevés de corruption au Kenya constituaient un facteur déterminant dans la décision, en 1997, du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale de geler le financement en faveur de cette nation de l'Afrique de l'est. (Cette aide a repris depuis).

Le scandale de Goldenberg est peut-être l'exemple le plus connu du problème. Il concerne l'exportation douteuse de l'or et des diamants du Kenya entre 1990 et 1993, dans laquelle le pays a perdu environ 600 millions de dollars – plus de 10 pour cent de son produit intérieur brut annuel.

Goldenberg International, une société appartenant à un millionnaire, Kamlesh Pattni, était au cœur du scandale – qui aurait impliqué de hauts responsables du gouvernement de Moï. De nombreuses personnalités dans l'administration actuelle auraient également été nommées dans les enquêtes.

L'année dernière, le président Kibaki a créé une commission pour enquêter sur les exportations de Goldenberg. Mais, selon des groupes de défense des droits, une approche plus globale devrait être adoptée pour s'attaquer au traitement des péchés passés – et une qui soit manifestement à l'abri de toute influence gouvernementale.

"Nous supportons les tribunaux parce que pendant longtemps, (des responsables) n'ont pas répondu de leurs actes devant le public. Mais, au lieu que le gouvernement ouvre ces petites auditions, en faisant des choses par bribes, il doit mettre en place une grande commission vérité qui traitera de tous les abus commis contre des Kényans", affirme Steve Ouma de la Commission kényane des droits de l'Homme.

"Elle se focalisera sur toutes sortes d'injustices y compris (les injustices) politique, sociale et économique".

Une Commission vérité, justice et réconciliation a été également recommandée en août dernier par un groupe de travail nommé par le gouvernement, qui a étudié la viabilité ou non d'une telle institution.

Toutefois, certains politologues se sont prononcés en faveur de l'approche actuelle du gouvernement – comme en témoigne le tribunal institué pour juger les magistrats.

"Ceci montre la volonté politique des autorités de juguler la corruption", remarque Maina Muiruri, un grand analyste politique d'un journal local. Mais, il ajoute : "Pour démontrer plus d'engagement, le gouvernement devrait prendre au sérieux (les) décisions issues d'un tel tribunal".