POLITIQUE-CAMEROUN: Les femmes se mobilisent pour dégager une candidate àla prochaine présidentielle

YAOUNDE, 10 fév (IPS) – Un courant fédérateur désireux de susciter la candidature d'une femme à l'élection présidentielle prévue en octobre prochain au Cameroun, parcourt actuellement, comme une onde de choc, plusieurs milieux féminins de ce pays d'Afrique centrale.

De réunions en résolutions à Yaoundé ou à Douala, les deux principales villes du pays, les femmes leaders invitent leurs sœurs à s'associer à elles "pour donner une chance unique à la gent féminine de sortir de son étouffement pour aller à la conquête du pouvoir politique".

"Il est temps pour les femmes de se mobiliser autour de cet objectif, et de trouver une d'entre nous qui puisse être capable de canaliser nos frustrations. Celle-ci sera notre porte-fanion aux prochaines consultations électorales", a indiqué, à IPS, Eugénie Zambo, vice-présidente de Campagne pour l'émergence politique de la femme camerounaise (CEPFC), une organisation non gouvernementale (ONG). "Leur pourcentage de vote dépasse de loin celui des hommes. Elles sont plus nombreuses que nous. Et si leur message passe, qu'est-ce qui les empêcherait de remporter la course vers Etoudi (le palais présidentiel à Yaoundé)?", demande Joseph Mbock, conseiller principal au ministère de l'Administration territoriale.

Selon le Bureau central des recensements et de la population, le Cameroun compte environ 15,8 millions habitants dont 52 pour cent de femmes.

"Les hommes, qui nous ont toujours gouvernées, ont déçu. Notre nombre en fait un vivier électoral énorme", indique Caroline Momo, membre du Caucus des femmes, un lobby d'ONG créé en 1997.

Le 1er janvier 1960, le Cameroun a accédé à l'indépendance. Depuis lors, ce pays n'a été gouverné que par les seuls présidents, Ahmadou Ahidjo (1960-1982) et, Paul Biya de 1982 jusqu'à ce jour.

L'histoire politique du pays renseigne, par ailleurs, qu'aucune femme n'a jamais manifesté d'ambitions présidentielles. Ceci conforte aujourd'hui les femmes dans leur campagne de sensibilisation et leurs multiples séminaires de formation pour renforcer leur capacité à diriger.

La première femme camerounaise est entrée au gouvernement en 1975. Deux femmes sont membres du gouvernement actuel : Catherine Bakang Mbock, ministre de la Condition féminine et Cécile Bomba Nkolo, ministre des Affaires sociales. "La prise de conscience de notre force dans un pays comme celui-ci, doit être effective. Il faut que les femmes cessent de se marginaliser dans leurs partis politiques. Nous voulons pousser les femmes à l'action et nous investir davantage, pendant le laps de temps qui nous reste, dans des actions d'éducation civique, de mobilisation citoyenne. Mais aussi, dans le respect de nos différences dont la part d'utopie constitue un ingrédient, un espoir pour une transformation de la condition féminine", souligne Claire Eza, membre de la Ligue pour l'éducation de la femme et de l'enfant (LEFE).

Malgré tout, ce discours ne semble pas rallier aux thèses féministes une bonne partie des femmes. Pour des raisons personnelles, nombre de femmes observent que les femmes leaders "s'agitent inutilement".

"Il faut savoir rester réaliste. Je ne pense pas qu'il soit possible qu'une de nos sœurs puisse briguer la magistrature suprême. Le plus important pour la femme camerounaise, c'est l'éducation, le combat contre la pauvreté. Regardez les divergences qui existent entre ces femmes. Toutes gesticulent aujourd'hui. Elles n'arrivent pas déjà à s'entendre pour sceller un programme commun. C'est la course en solo vers les financements des bailleurs de fonds pour leurs séminaires. Rien de plus", a commenté Jeanne D'arc Teumo, présidente d'honneur du Programme intégré de lutte contre la pauvreté, une autre ONG.

"En outre, la guerre de positionnement est telle que c'est chacune d'entre elles qui se met dans la peau de la candidate des femmes pour Etoudi. En tout cas, si vous voulez mon opinion, sachez que je ne voterai pas pour une femme en octobre", a-t-elle ajouté dans un entretien avec IPS.

Actuellement, un "Who's Who" de la femme camerounaise, élaboré par le Caucus des femmes sous la bannière de la LEFE, présente les portraits d'une vingtaine de femmes "capables de prendre la gestion et la direction de l'Etat". Cette publication n'a pas manqué de soulever des critiques. "Une femme à Etoudi? C'est un rêve", affirme Grâce Ebelle, inspectrice du trésor.

"Regardez comment les femmes se crêpent les chignons. C'est la guerre permanente de leadership", déplore-t-elle. "Il existe aussi une opposition haineuse entre femmes magistrats et ingénieurs, entre celles issues de la haute administration et celles du monde des affaires. Qu'est-ce que ça veut dire, ces querelles inutiles qu'elles n'arrivent plus à dissimuler?", demande Ebelle.

Les hommes, de leur côté, regardent d'un œil amusé cette "fièvre" qui s'est emparée des femmes. "C'est un plaisir de voir avec quelle manière les femmes veulent prendre en mains leur destin. Mais, les sons discordants entendus çà et là ne rassurent guère sur la finalité de leurs actions. Le bénéfice de leur mobilisation actuelle ne sera pas Etoudi, mais l'émancipation de la Camerounaise qui aura ainsi le droit de prendre part à l'élaboration de la politique de l'Etat et à son exécution", estime Bernard Momo, conseiller technique au ministère de la Fonction publique. Au-delà des discours récurrents qui s'appuient sur le féminisme ambiant des années 60 et 70, le besoin d'affirmation et d'émancipation politiques de la femme camerounaise est une histoire où les interrelations entre les réalités socioculturelles, la tradition, les stéréotypes et les préjugés, ont façonné et continuent d'influencer un combat sans fin.