POLITIQUE: La vie sous couvre-feu dans une Côte d'Ivoire déchirée par unconflit

ABIDJAN, 20 nov. (IPS) – Il faisait déjà nuit lorsque la pluie a commencé. La pluie tombait à grosses gouttes, chassant des clients sous des abris en toit de chaume avec leurs plats de poulets braisés et des bouteilles de bière.

L'allocodrome, l'un des restaurants ou maquis en plein air les plus populaires d'Abidjan, enregistrait une forte demande comme d'habitude.

Normalement, une pluie rapide n'aurait pas refroidit l'atmosphère. Bien au contraire, une petite pluie pourrait bien être ce qu'il fallait pour rafraîchir un peu l'atmosphère, ce qui est bien pour les femmes préparant sur les feux ardents, et bien pour les patrons qui mordaient dans les poulets épicés.

Mais ce ne sont pas des périodes habituelles dans cette nation d'Afrique occidentale, et alors que les femmes se débattaient pour couvrir leurs feux et que les patrons se serraient les uns contre les autres pour fuir l'eau qui coulait des toits de chaume, une atmosphère maussade s'est installée sur les lieux. L'heure du couvre-feu n'était pas loin, le mauvais temps signifiait donc moins d'argent pour les cuisiniers et les barmen, moins de gaieté pour toute autre personne.

La rébellion militaire de la Côte d'Ivoire, qui a commencé au matin du 19 septembre au moment où un groupe de rebelles a attaqué les postes militaires à Abidjan et dans deux villes du nord, dure depuis deux mois maintenant.

Bien que les deux parties soient engagées dans des pourparlers de paix sous l'égide de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO), à Lomé, sous la direction du président togolais Gnassingbé Eyadema, il y a peu de signe de compromis, aussi bien du côté du gouvernement que de celui des rebelles.

Alors que les négociations traînent en longueur, la vie à Abidjan, la capitale économique très animée de la Côte d'ivoire, longtemps perçue comme la puissance cosmopolite de la sous-région, devient de plus en plus tendue.

Le gouvernement a prolongé la semaine dernière le couvre-feu jusqu'en décembre. A Abidjan, l'heure du couvre-feu est ramenée de 21 heures à 19 heures. Pour les quelques Européens et Américains laissés dans le pays et pour des millions d'Ivoiriens à Abidjan, le couvre-feu a arrêté une vie nocturne qui était considérée comme un moyen d'expression artistique.

Autrefois connu sous le nom de Paris (pour ses restaurants chics) ou le Manhattan (pour ses night-clubs exubérants) de l'Afrique de l'ouest, le rythme réel d'Abidjan s'est toujours retrouvé dans ses maquis.

"Le goût, c'est dans la main" est la philosophie qui régit la manière d'attaquer les plats fumants de poulet braisé et de poisson dans la vinaigrette de tomates et d'oignons, de bananes plantains frites dans la sauce très épicée, et de manioc moulu, connu sous le nom de attièkè. On n'a pas besoin de recourir aux fourchettes et cuillères, et un groupe d'amis léchant leurs doigts tout en savourant certaines des bières locales, semble aider à lever toute inhibition et prépare tout le monde pour la danse qui va suivre. Une piste de danse n'est pas nécessaire, puisque les gens se mettent simplement debout à côté de leur table et exécutent l'une des nombreuses danses créées localement lorsque leurs chansons favorites retentissent à travers les haut-parleurs.

Il y a eu dernièrement une ruée de nouvelles chansons liées aux troubles dans le pays. Le gouvernement a financé, en fait, un concours pour permettre aux musiciens locaux de composer des chansons sur la paix.

A l'Allocodrome, c'était l'une de ces nouvelles chansons qui a ramené les gens dans l'ambiance de fête, quand bien même il continuait à pleuvoir. Le disque jockey jouait "Libérer mon pays", et tout-à-coup, les gens ont eu l'air d'oublier qu'il pleuvait, ils chantaient et se balançaient, et certains sont même sortis des abris pour danser sous la pluie.

Avec les troubles et le couvre-feu qui entravent la capacité d'un grand nombre de personnes à se réjouir et empêchent, par la même occasion, des restaurants et bars de faire des recettes, des gens ont dû devenir plus novateurs pour trouver des moyens de maintenir la réputation d'Abidjan en tant que ville de fête.

Et avec un cessez-le-feu supervisé par l'armée française depuis un mois, plein de signes montrent que certains habitants refusent de laisser les troubles étouffer leur joie de vivre.

"Je connais des gens qui boivent beaucoup plus maintenant", affirme Monique Joyeux, une Française vivant avec sa famille à Abidjan.

"Dans des moments graves, les gens ont besoin de se réunir pour se soutenir mutuellement", ajoute Philippe, son mari. "Et vous pouvez vous permettre un peu d'excès parce qu'à partir de 22 heures, vous êtes au lit".

Certains night-clubs d'Abidjan encouragent un système de fermeture à l'intérieur les week-ends. Les clients doivent être à l'intérieur avant le couvre-feu, et ensuite les portes sont fermées et la fête continue jusqu'au petit matin.

Dans les innombrables maquis de la ville, la nourriture et les boissons sont servies jusqu'avant le couvre-feu, et ensuite les patrons et les travailleurs se précipitent dans leurs voitures ou foncent à la maison.

"Si vous vous faites arrêter par la police après le couvre-feu, vous allez en prison si vous ne pouvez pas donner un pot-de-vin", déclare David Konan, un jeune homme de 19 ans, serveur à l'Allocodrome. J'ai beaucoup d'amis qui ont passé la nuit en prison".

Bon nombre parmi les plus grands hôtels d'Abidjan font actuellement des "offres de couvre-feu" durant les week-ends, cassant les prix des chambres et des repas pour attirer les gens dans leurs bars. Au fameux Hôtel Ivoire, avec sa patinoire dont la glace a fondu et sa piscine vide, les prix des chambres pendant le week-end pour les habitants de la Côte d'ivoire ont été réduits d'environ 70 pour cent.

Le Sofitel, dans le centre d'Abidjan, donne des chambres presque gratuitement et offre des repas de buffet peu coûteux, mais son bar maintient ses prix normaux et reste ouvert tard la nuit.

"Les gens sont retranchés dans leurs maisons depuis deux mois maintenant", affirme Marcel Koffi, directeur du restaurant à l'Hôtel Sofitel. "Ils doivent se détendre et n'avoir rien d'autre à faire".

Pour Koffi, le Sofitel tournait généralement à environ 80 pour cent de sa capacité d'hébergement en novembre. A l'heure actuelle, 12 pour cent seulement de ses 216 chambres sont occupées.

"Nous avons commencé l'année lentement", a-t-il déclaré. "Mais les affaires avaient connu une reprise et nous étions en bonne voie de finir l'année très bien".

Mais malgré tous les efforts prouvant le contraire, Monique Joyeux a reconnaît qu'après tout, la vie sous couvre-feu est une vie plus calme.

"Nous lisons plus et nous dormons plus", ajoute-t-elle. "Nous avons installé une télévision par satellite et nous achèterons bientôt un lecteur DVD".

"J'avais l'habitude d'aller dans des restaurants deux ou trois fois par semaine", affirme Dory Dergam, un directeur français d'une compagnie de navigation à Abidjan. "Mais durant les deux derniers mois, j'ai mangé à la maison".

Les pourparlers de paix entre les délégués des rebelles et ceux du gouvernement sont à un point mort. Le gouvernement veut que les rebelles se désarment; les rebelles exigeaient la démission de Gbagbo. Il y a peu de signes d'avancée, mais les médiateurs disent qu'ils sont optimistes.

David Konan, le serveur de Allocodrome, est également optimiste. Il aspire à devenir musicien, et a dit qu'il venait juste de rentrer d'un projet en Belgique lorsque la tentative de coup d'Etat du 19 septembre a débuté. Le soulèvement, ajoute-t-il, "gâte tout".