ÉSD Interviewe la Secrétaire d’État Française Chargée du Développement et des Partenariats Internationaux, Chrysoula Zacharopoulou

22 novembre 2023

Chrysoula Zacharopoulou est médecin. Née à Sparte (Grèce) en 1976, elle possède les nationalités française et grecque, est diplômée de l’Université Sapienza de Rome et titulaire d’un doctorat sur l’endométriose. Arrivée en France en 2007, elle exerce en tant que chirurgien gynécologue à l’Hôpital Militaire Bégin.

Défenseuse de la santé et des droits sexuels et reproductifs des femmes et des jeunes filles, elle a fondé l’association “Info-Endométriose” aux côtés de la comédienne Julie Gayet. En 2016, elle lance la première campagne nationale de sensibilisation à cette maladie méconnue, à destination des professionnels de santé et du grand public.

Elle est élue au Parlement européen en 2019 et devient Vice-Présidente de sa Commission du Développement. En amont du sommet Union Européenne-Union Africaine à Bruxelles, elle a été choisie comme rapporteur du Parlement Européen pour l’élaboration de la nouvelle stratégie UE-Afrique, menant de larges consultations dans plusieurs pays africains afin de produire des recommandations tangibles pour construire un partenariat durable et inclusif entre les deux continents.

En tant qu’eurodéputée et médecin, elle s’est efforcée de garantir une réponse internationale inclusive au COVID-19. En avril 2021, elle a été élue coprésidente du Conseil des Actionnaires de la Facilité COVAX, qui regroupe 65 pays, et a plaidé en faveur d’un accès équitable aux vaccins et d’une intensification des campagnes de vaccination dans les pays pauvres.

Au Parlement européen, elle a également oeuvré pour défendre le droit des femmes et des filles à prendre des décisions concernant leur propre corps, pour lutter contre toutes les formes de violence à leur encontre et pour une politique étrangère européenne ambitieuse et féministe. Elle a été nommée rapporteur du troisième Plan d’Action pour l’égalité entre les femmes et les hommes et l’émancipation des Femmes dans les Relations Extérieures (GAP III).

À la demande du Président de la République française, Emmanuel Macron, elle a produit un rapport et des propositions en 2021 afin d’améliorer le diagnostic et la reconnaissance de l’endométriose et de s’engager pleinement dans la recherche sur la maladie. Ce travail, réalisé en concertation avec l’ensemble des parties prenantes, a servi de base à la première stratégie nationale de lutte contre l’endométriose, dont elle a piloté la rédaction.

En mai 2022, Chrysoula Zacharopoulou est nommée Secrétaire d’État chargée du Développement, de la Francophonie et des Partenariats Internationaux, auprès du ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères. Chrysoula Zacharopoulou a été nommée Chevalier dans l’Ordre National du Mérite en 2017.

ÉSD : Au nom de la France et du Président Macron, vous avez récemment annoncé un nouveau financement supplémentaire de 40 millions d’euros pour Éducation Sans Délai. Comment l’investissement dans l’initiative ÉSD soutient-il le “Pacte de Paris pour les Peuples et la Planète” de la France et pourquoi d’autres donateurs gouvernementaux devraient-ils soutenir le travail d’ÉSD pour les filles et les garçons touchés par la crise ?

Chrysoula Zacharopoulou : La France est fière de soutenir l’initiative ÉSD en renouvelant et en augmentant sa contribution. C’est une autre preuve de notre conviction que l’investissement dans l’éducation peut sauver des vies. En cas d’urgence ou de crise durable, les écoles peuvent servir d’espaces sûrs pour les personnes et de refuges pour le progrès. L’éducation est un droit pour chaque enfant. Ces mots doivent être traduits en actes. Avec 10% du budget de notre aide au développement ou de notre aide humanitaire consacré à l’ODD 4, la France s’engage concrètement avec 1,5 milliard d’euros chaque année. Nous sommes fermement convaincus qu’investir dans l’éducation, c’est investir dans la réalisation de l’ensemble de l’Agenda 2030.

Lors de crises difficiles, aller à l’école ne constitue pas seulement une protection physique pour de nombreux enfants : pour certains, cela représente également un filet de sécurité pour la santé mentale, la protection psychosociale ou l’accès à des repas nutritifs. C’est particulièrement vrai pour les filles, qui sont plus exposées aux menaces pendant les périodes difficiles. C’est dans cette
optique que l’ONG Éducation Sans Délai développe son approche holistique. C’est pourquoi la France soutient ÉSD.

Dans les années à venir, nous nous engageons à poursuivre ces efforts en faveur de l’éducation. La France est en train de revoir sa stratégie internationale pour l’éducation : dans ce contexte, nous visons particulièrement à fournir un accès à une éducation de qualité, équitable et inclusive, en mettant l’accent sur la formation des enseignants et l’égalité des sexes – y compris dans les situations d’urgence et les crises prolongées.

ÉSD : ÉSD et nos partenaires donateurs stratégiques fournissent une forte impulsion de plaidoyer autour des crises oubliées de l’Afrique, à travers des campagnes telles que notre campagne #FiveXFive au Soudan du Sud. Pourquoi est-ce important et comment les pays du G7 et le secteur privé peuvent-ils mobiliser davantage de fonds pour tenir notre promesse d’éducation pour tous ?

Chrysoula Zacharopoulou : Il est absolument essentiel que toutes les crises (oubliées ou non, en Afrique et ailleurs) reçoivent l’attention qu’elles méritent, afin de répondre aux besoins des 224 millions d’enfants et d’adolescents touchés par les guerres, les catastrophes climatiques et les menaces à la sécurité dans le monde, et de réaliser le plan stratégique d’ÉSD pour 2023-2026. La mobilisation du secteur privé aux côtés des efforts publics est une clé du succès. Dans ce contexte, les activités de plaidoyer et de sensibilisation de l’initiative ÉSD peuvent certainement jouer un rôle central et aider à collecter davantage de fonds auprès du secteur privé par le biais de campagnes de collecte de fonds ciblées.

En ce qui concerne la France, nous avons toujours soutenu ces efforts de réponse rapide. C’est vrai pour les crises en Afrique, comme le montre notre engagement au Soudan du Sud (41,3 millions d’euros à compter de juin 2023) et dans de nombreux autres pays touchés par des crises, à travers son aide bilatérale et multilatérale. Mais elle s’applique aussi à d’autres zones, comme récemment à Gaza. La France a soutenu la proposition récente de l’initiative ÉSD d’allouer 10 millions de dollars via le guichet de la première réponse d’urgence pour fournir aux enfants de Gaza des environnements d’apprentissage sûrs et sécurisés, ainsi que des services psychosociaux et de protection, y compris l’accès à la santé, à la nutrition et à l’alimentation. Cette proposition est parfaitement alignée sur les objectifs fixés lors de la conférence internationale sur l’aide humanitaire aux civils de Gaza qui s’est tenue à Paris le 9 novembre 2023.

ÉSD : Le monde a pris un retard considérable sur les engagements et les actions visant à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. Comment l’éducation peut-elle jouer un rôle clé dans le renforcement de l’ambition des efforts nationaux d’adaptation et d’atténuation du changement climatique et dans la réalisation de notre objectif d’un développement à faible émission de carbone et résilient au changement climatique ?

Chrysoula Zacharopoulou : L’éducation est un puissant levier d’action et de transformation pour sensibiliser au changement climatique, tout en aidant à lutter contre ses conséquences. D’une part, il faut continuer à intégrer l’éducation climatique dans l’enseignement et l’apprentissage à l’école, en adaptant les programmes et en formant les enseignants. D’autre part, les systèmes éducatifs peuvent être transformés : les efforts visant à mettre en place des infrastructures plus durables et un environnement extrascolaire “plus vert” contribuent à la fois aux efforts d’atténuation et d’adaptation.

L’organisation ÉSD indique que quelque 62 millions d’enfants et d’adolescents touchés par les risques climatiques ont désespérément besoin d’un soutien éducatif. C’est par l’éducation que nous pourrons donner aux jeunes le pouvoir de jouer un rôle actif dans les transitions écologiques. Les écoles peuvent également être des agents de changement, grâce à une meilleure intégration de l’éducation climatique dans les programmes scolaires ou à des infrastructures plus durables. ÉSD, à travers son soutien aux jeunes et aux enfants affectés par les crises, joue donc un rôle essentiel, compte tenu des besoins financiers nécessaires pour répondre à ces enjeux. La France continuera à soutenir de telles initiatives.

ÉSD : Nous savons tous que “les leaders sont des lecteurs” et que les compétences en lecture sont essentielles à l’éducation de chaque enfant. Quels sont les trois livres qui vous ont le plus influencée sur le plan personnel et/ou professionnel, et pourquoi les recommanderiez-vous à d’autres ?

Chrysoula Zacharopoulou : Je suis née et j’ai grandi en Grèce. J’ai étudié et vécu en Italie pendant 15 ans avant de m’installer en France. Les oeuvres littéraires qui m’ont le plus influencée reflètent les différentes étapes de ma vie. Le Petit Navigateur, écrit par Odysseus Elytis, est un recueil de poésie dans lequel je retrouve la vraie lumière de la Grèce. La lettre posthume “Un homme” d’Oriana Fellaci, journaliste italienne, qui fut la compagne d’Aléxandros Panagoúlis jusqu’à sa mort, a également été une lecture émouvante. Ce militant grec contre le régime militaire de Geórgios Papadópoulos a lutté toute sa vie pour le retour de la démocratie dans sa patrie : la Grèce. Pendant sa détention, il a écrit ses plus beaux poèmes et n’a jamais renoncé à ses convictions. La vie d’Alexandros Panagoúlis illustre la résilience et la détermination qui sont la clé de tout engagement politique à long terme. Je dois évoquer “L’Étranger” d’Albert Camus, un roman qui dépeint un personnage complexe qui souffre de son propre détachement. C’est à l’écriture de Camus, à sa capacité à dépeindre la complexité de l’être humain à travers une écriture limpide, que je veux rendre hommage. La clarté d’expression et la force de conviction de Camus m’inspirent dans ma vision de la diplomatie : efficace et pragmatique, afin de mettre en place des mesures concrètes en réponse aux défis de notre temps ; mais aussi avec l’homme au centre.